Annie Ernaux — De la mémoire individuelle à la mémoire collective

Gérard Mauger et Annie Ernaux à l'occasion du festival Raisons d'agir à Poitiers en 2009, à l'Espace Mendès France.

Par Maya Merle

Le 6 octobre 2022, l’écrivaine Annie Ernaux a obtenu le prix Nobel de littérature. Invitée aux côtés du sociologue Gérard Mauger à l’occasion du Festival Raisons d’agir à Poitiers en 2009, elle avait proposé une lecture de passages des Années, son roman paru en 2008. Lors de cette quatrième édition consacrée aux luttes, espérances et utopies, Annie Ernaux avait témoigné de sa vie et de ses mémoires entrecoupées de dialogues avec Gérard Mauger. Ainsi l’écrivaine, d’une générosité rare, avait pu donner vie à ce texte aussi poignant qu’intime avec toute la sensibilité qui la caractérise. Cette autobiographie, bien que dépeignant la mémoire individuelle de son autrice, est également un portrait de la mémoire collective d’après-guerre à aujourd’hui. Social et éminemment politique, Les Années est un voyage poétique dans le passé, un voyage qui navigue entre le singulier et le collectif, l’individuel et le commun. Nous proposons de larges extraits de cette intervention.

L’effacement du « je » au profit du « nous »

Annie Ernaux commence sa lecture par la toute fin des Années. En réalité, et elle l’explique un peu plus tard, la fin expose le projet de cette autobiographie. Le projet de l’effacement du « je » au profit du « nous » et du « on ». Le projet d’un récit de mémoires aussi bien individuelles que collectives qui s’intègrent dans l’histoire. Ainsi, lorsque le sociologue Gérard Mauger l’interroge sur le dessein de cette entreprise, l’écrivaine répond :

« Ce que j’entends par histoire ce n’est pas seulement l’histoire événementielle, ce ne sont pas les événements dont j’ai été le témoin que ce soit la fin de la Seconde Guerre mondiale ou mai 68. C’est tout ce qui se passe en même temps d’une certaine façon, aussi bien sur le plan des mœurs, des apparitions technologiques ou des chansons. Tout cela est complètement intriqué dans une vie pour un individu. C’est impossible, au fond, de faire un récit de vie. Mon problème au départ était de dire à la fois ma vie, le monde, ma vie dans le monde et le monde dans ma propre vie. Ce qui supposait une fusion de l’intime et du collectif. »

[…]

« Comment faire glisser dans l’écriture à la fois ce qu’il y a de personnel, de singulier et en même temps ce qui arrive à tout le monde au même moment ? C’est une question d’écriture. […] Au fond, ce que je veux faire, c’est ce que font habituellement les linguistes en racontant l’histoire de la langue, car je voulais aussi parler du langage. C’est ce que font également les sociologues en évoquant les migrations sociales, les changements sociaux… puis ce que font les historiens. Mais alors, quelle est la solution que j’ai trouvée ? Je ne me suis pas du tout appuyée sur des documents mais uniquement sur la mémoire. C’est ma mémoire personnelle, mais au fond, elle n’est jamais vraiment personnelle, une mémoire. »

Pour illustrer son propos, elle prend pour exemple un souvenir individuel mais également collectif. Celui de l’opération des amygdales qu’on effectuait sur les enfants, juste après la guerre.

« J’ai le souvenir de moi, avec une souffrance atroce. Mais on se souvient mal d’une souffrance. Ce que je revois, ce sont des tas d’enfants qui hurlent en même temps, et on les oblige à boire du lait chaud. Que signifie cette opération des amygdales avec des enfants à la chaine ? C’est une question d’époque, c’est historique et social. Car ceux qu’on opère à l’hôpital, ce sont aussi les enfants les plus dominés. Ce souvenir personnel, en fait, fait déboucher sur un souvenir collectif. C’est comme ça que ce livre s’est écrit, en plongeant dans une mémoire individuelle, et retrouver dans cette mémoire individuelle le collectif, puis l’exprimer. »

Illustrer le temps qui passe

Gérard Mauger aborde l’illustration des Années. En effet, l’ouvrage est constitué de treize séquences ponctuées par des photographies intimes et personnelles d’Annie Ernaux. L’écrivaine revient sur ces images et leur manière d’illustrer le présent tout en portant un regard sur le passé et l’avenir.

« Les photos et les séquences de films, c’est pour ponctuer les âges de la vie. Tout notre problème et toute notre chance, c’est que le temps passe. Je ne pouvais pas ne pas commencer par suivre les âges de la vie. En commençant par une photo de bébé, jusqu’à la dernière image, celle d’une femme très mûre de soixante-six ans. C’était à la fois de montrer les changements physiques, mais aussi que cela serve de support à la mémoire. Chaque photo est un arrêt sur le présent mais en regardant derrière et en essayant de pouvoir mémoriser comment à tel âge, je voyais, on voyait l’avenir. Nous sommes là dans ce moment de réunion ensemble, mais nous avons tous dans la tête ce qui est devant nous. On n’a jamais tant espéré quelque chose de l’avenir. On est fait de ça : présent, passé et futur. »

Un travail d’historien ?

Annie Ernaux « sait restituer un passé très lointain comme si c’était hier » dit Gérard Mauger. Son œuvre est impressionnante tant les détails qu’elle parvient à fournir sont précis, à la manière d’un historien. Pourtant, son travail n’est pas de cette nature là et elle le précise bien. Le projet d’Annie Ernaux n’est pas de faire de l’histoire, il est de relater ses mémoires. Des mémoires dans lesquelles ceux qui ont vécu ces époques peuvent aussi se retrouver.

« Je dis souvent qu’il s’agit d’une immersion dans les images du souvenir. Je ré-entends des discours, des paroles. J’ai une très grande mémoire auditive des mots et du langage. Donc à ce moment-là, un mot et une image sont une entrée dans l’atmosphère de cette année-là, de cette époque-là. Je conçois que cela ne soit pas donné à tout le monde. C’est peut-être pathologique, je n’en sais rien. Pouvoir se promener dans le passé presque à volonté ce n’est pas évident. Mais je vous le dis, je ne peux pas me promener dans l’avenir ! »

L’enregistrement du dialogue entre Annie Ernaux et Gérard Mauger est disponible en ligne sur le site internet de l’EMF.
Les Années Super 8, le documentaire d’Annie Ernaux et de son fils David Ernaux-Briot retraçant toute une période de leur vie est disponible en ligne gratuitement sur ArteTV jusqu’au 31 octobre 2022.

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