Bernard Decourchelle – La raison du motif
Bernard Decourchelle dans son atelier à Poitiers en 2011. Photographie Jean-Luc TerradillosPar Dominique Truco
Dans son cheminement intellectuel et dans ce qu’il nomme des «digressions», Bernard Decourchelle relie la peinture à la métaphore de la pêche ainsi qu’à l’archéologie.
Entrer dans son œuvre c’est donc aborder cet état de la pêche, de la quête, voire de la plongée en apnée qu’il a pratiquée «parce qu’elle est contrainte par les limites comme la toile et qu’il y a mise en péril».
«Un jour, dit-il, je veux bien tout quitter pour aller écrire sur la pêche, pour écrire sur ce que l’on extrait de l’invisible, ce vivant, résistant que l’on va chercher et dont on a essayé de sonder les fonds.»
Fonds dont on tente de se faire une image, une représentation. Fonds profonds tels qu’on les éprouve au regard des œuvres.
La peinture comme la pêche à la traque est un espace de combats qui se passent sous la lumière, entre la surface et les fonds. «Dans la pêche à la traque, il faut, décrit Bernard Decourchelle, aller dans l’ombre. La lumière est une espèce d’ennemie dont on doit se faire le complice pour ne pas être vu et en même temps c’est elle qui sert à éclairer car il faut bien que le poisson renvoie un peu de lumière.»
Le poisson (comme le motif sur la toile), il faut aller le chercher, «il est là, il n’est pas là, il remonte, il ne remonte pas». Nous voyons dans les bruns l’obscurité des fonds. Nous remontons des ténèbres jusqu’à la transparence.
Bernard Decourchelle nous tient entre les bruns et les blancs, entre profondeur et surface, entre enfouissement et remontées. «Je crois, dit-il, que j’ai toujours eu plaisir à chercher.» Il est captivé par l’archéologie qu’il a longtemps pratiquée en amateur, par ces aventures toujours à la limite de l’homme, entre paléontologie et archéologie, «comme là où Michel Brunet et Yves Coppens sont allés, parce qu’il y a des enfouissements en millions d’années qu’un souffle de vent peut redécouvrir».

La peinture de Bernard Decourchelle est un territoire d’expériences, quelque chose qui bouge et se métamorphose.
Aucune de ces peintures nouvelles n’est soumise à une fixité mais plutôt à une physique des fluides contenue dès leur conception dans le cadre de la surface du tableau en train de se faire. «Le tableau comme une fenêtre» ainsi que l’énonçait Alberti au XVe siècle, comme une fenêtre à plus d’un titre…, mais aussi le tableau comme l’espace restreint d’un bassin. Ce qui nous conduit à l’apparition d’une image en suspension où s’incarne cette autre pensée d’Alberti que Bernard Decourchelle aime à citer : «Embrasser la peinture comme on embrasse la surface d’une fontaine.»
Son œuvre est habitée par une profusion de motifs qui traversent l’histoire de l’art. Motifs qui sont aujourd’hui des stéréotypes de représentation reproduits notamment par l’industrie du rideau. Car c’est au rideau utilisé comme une trame, comme un voile de sérigraphie, comme un pochoir que l’artiste emprunte les motifs qu’il démultiplie sur le carton ou la toile.
Motifs simultanément magnifiés par leur ruine, leur déformation, leur corrosion, leur ensevelissement produit par une savante alchimie, que l’artiste nomme «le pictural chimique». Une conception qui passe par la superposition et imbibition de couches de goudron puis de laques et de térébenthine à la brosse ou au pistolet qui hâtent le phénomène de palimpseste.
Ce texte a été écrit pour l’exposition de Bernard Decourchelle au musée Rupert de Chièvres et à la galerie Louise Michel à Poitiers en 2007.
Exposition rétrospective «Immersion(s)» de Bernard Decourchelle du 22 octobre au 8 novembre 2026 au Bloc, Poitiers, organisée par Bruno Deshoulières, Bernard Matignon et Claire Servant-Decourchelle, avec la participation de la galerie Univer.














