André Lhote, artiste sans compromis

Peinture d'André Lhote Escale, 1913, huile sur toile, 210 x 185 cm. Paris, musée d’art moderne.

Entretien Jean-Luc Terradillos

André Lhote naît à Bordeaux en 1885 dans une famille modeste. Rien ne le destinait à devenir peintre, reconnu très tôt, mais aussi écrivain et pédagogue. Au début du siècle, place Mériadeck, il rencontre Pascal-Désir Maisonneuve, brocanteur inspiré, qui lui présente Gabriel Frizeau, grand collectionneur. Un choc esthétique. Il a 20 ans. Cette rencontre scelle son destin. Dans son nouveau livre chez Norma éditions, André Lhote. L’art de la controverse, Françoise Garcia, conservatrice en chef honoraire au musée des Beaux-Arts de Bordeaux, raconte le parcours extraordinaire de cet artiste parti de rien.

Sa biographie est très bien documentée, en particulier grâce à l’abondante correspondance du peintre. C’est une époque où l’on s’écrit beaucoup. La correspondance est un moyen de discuter, de peaufiner son argumentation, de laisser libre cours aux émotions. Françoise Garcia n’hésite pas à citer généreusement ces lettres ainsi que les nombreux livres de Lhote. Beaucoup d’illustrations permettent de suivre l’évolution du peintre.

Elle s’appuie en particulier sur la correspondance avec Gabriel Frizeau quand il est à Paris, puis avec ses amis Jacques Rivière et Alain-Fournier, soit 211 lettres qu’elle a éditées (avec la collaboration d’Alain Rivière et de Jean-Georges Morgenthaler) et publiées en 1986 grâce à Jean-Paul Michel chez William Blake & Co sous le titre La Peinture, le cœur et l’esprit. Correspondance inédite (1907–1924). Avec Jean Paulhan, qui prend la tête de la Nouvelle Revue française après la mort de Jacques Rivière, les échanges épistolaires sont également très riches, plus de 600 lettres publiées en 2009 chez Gallimard : Paulhan Lhote. Correspondance (1919–1961) (édition de Dominique Bermann Martin et Bénédicte Giusti-Savelli). Précisons que la correspondance entre André Lhote et Gabriel Frizeau est publiée dans la thèse de troisième cycle de Jean-François Moueix, Un amateur d’art éclairé à Bordeaux : Gabriel Frizeau, 1870–1939 (sous la direction de François-Georges Pariset, université de Bordeaux, 1969).

Le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux possède une belle collection d’œuvres d’André Lhote. On peut voir également à la Station Marne La Gloire de Bordeaux, l’immense peinture commandée en 1955 dans le cadre du 1 % de l’Institut d’odontostomatologie.

L’Actualité. – Comment André Lhote s’est-il initié à la peinture ?

Françoise Garcia. – André Lhote a une formation de sculpteur sur bois mais c’est la peinture qui l’intéresse et qu’il pratique en loisir. Il fréquente le musée des Beaux-Arts, feuillète des revues d’art à la librairie Mollat, notamment Comœdia, suit des cours d’art décoratifs à l’école des Beaux-Arts, puis des cours de dessin chez Émile Brunet, un ancien élève de Gustave Moreau à Paris, mais c’est la rencontre avec Gabriel Frizeau en 1905 qui va tout déclencher. Ce vigneron issu d’une famille très aisée est un grand collectionneur, entouré d’un aréopage d’intellectuels et d’artistes parmi lesquels Odilon Redon, Francis Jammes, Paul Claudel, Alexis Leger, futur Saint-John Perse, et surtout Jacques Rivière avec lequel naît une amitié indéfectible. Il possède un grand tableau de Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? (1897–1898). Ce tableau de plus de 3 mètres de long est aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Boston. André Lhote est ébloui. Il se rend compte que la peinture est autre chose que des reproductions ou des interprétations d’images, de portraits et de paysages. Chez Gauguin, il découvre l’importance du rythme, de la couleur, de la dissociation de la couleur et du dessin. La couleur est constitutive de l’œuvre et peut s’éloigner complètement de ce qu’elle représente.

L’ardeur extraordinaire et l’intelligence de ce jeune homme de 20 ans séduisent Gabriel Frizeau qui devient son mécène pour la vie. Grâce à son entregent, André Lhote expose au Salon d’automne dès 1907, rencontre Ambroise Vollard, le galeriste de Gauguin et de Cézanne dont il découvre l’importance.

Trois ans après, il expose à Paris. Intrépide ?

André Lhote est un homme pressé. Il faut que les choses aillent très vite, comme pour rattraper tout ce qu’il ne connaissait pas avant. En 1910, la galerie Druet lui organise sa première grande exposition. Il lui a fallu trois ans pour se mettre au fait de la scène artistique parisienne, observer les différents mouvements, se poser les bonnes questions.

Désargenté, il est d’abord hébergé chez Gustave Tronche, ami bordelais. Il y aussi Jacques Rivière et la famille d’Alain-Fournier qui le reçoit le dimanche, où il peut parler peinture, décrire ce qu’il découvre. En 1910, André Gide lui ouvre les portes de la Nouvelle Revue française, l’encourage et fait tout pour qu’il ait une exposition personnelle à Paris.

S’il juge Bordeaux «ville ingrate», Paris lui fait très peur, «ville de la prostitution». D’autant que sa timidité le freine. Par exemple, le soir du vernissage chez Druet, tout le monde le cherche. En fait, étranglé d’émotion, il a préféré aller au Louvre. Malgré son caractère gascon, loyal et enthousiaste, il se sent provincial. Face à quelqu’un comme Apollinaire, c’est le jour et la nuit.

Bacchante, 1912, huile sur toile, 108 x 108 cm. Bordeaux, musée des Beaux-Arts, don de M. et Mme Jean-Pierre Moueix, 2006.

Pourquoi va-t-il voir les peintures romanes de l’église de Saint-Savin ?

Très tôt, il tombe sur le livre de Prosper Mérimée sur Saint-Savin où sont reproduites les peintures de la nef. Comme il s’agit de relevés peints à l’aquarelle par un artiste, Gérard-Seguin, André Lhote fait le voyage à Saint-Savin pour en avoir le cœur net. Il est émerveillé par le langage plastique des artistes du Moyen Âge, par la simplification des formes, par l’étagement des scènes car ces peintures sont des récits. Il perçoit de la modernité dans ces compositions par plans. Quand on peint sur un mur, il est inutile d’imiter la profondeur. Il parle alors de «tableau-fresque». Il écrit à Jacques Rivière, le 13 février 1909, «le tableau du moment qu’il est appliqué contre le mur, doit être soumis aux mêmes lois que la décoration murale».

Il aura le même choc devant les fresques égyptiennes en 1951 lors de ses voyages en Égypte à l’invitation du roi Farouk.

Entre 1907 et 1925, année de la mort brutale de Jacques Rivière, ils s’écrivent plus de 200 lettres d’une grande sincérité, où ils échangent des idées, des commentaires sur ce qu’ils ont vu et lu, et André Lhote ne craint pas d’évoquer ses difficultés matérielles.

Dès le retour de son voyage à Paris en 1907, André Lhote se met à écrire de longues lettres à Jacques Rivière et la discussion s’engage. Il a trouvé un interlocuteur de très haut niveau. Il est ébloui par l’intelligence, la générosité et la pureté de cet homme. Ce sont de véritables amis.

Si le groupe de la Nouvelle Revue française est, au départ, contre le cubisme, petit à petit Jacques Rivière va venir au cubisme grâce à André Lhote, et va prendre conscience de l’importance de Picasso.

Quel cubisme défend-il ?

Dès l’origine de sa réflexion sur la peinture, André Lhote se distingue des cubistes «purs» – Braque, Picasso, Gris, etc. – pour lesquels la peinture est une chose conceptuelle, en rupture avec l’histoire de la peinture comme le soutient Reverdy. Au contraire, il voit une continuité dans cette histoire, chez des peintres comme Cézanne, Seurat, Ingres jusque chez les Primitifs, chez les Égyptiens de l’Antiquité.

Cette notion de rupture a été reprise pratiquement par tous les historiens de l’art et n’a jamais été remise en cause. Ce qui l’a exclu de ce mouvement. André Lhote n’apparaît pas dans le livre de Gleizes et Metzinger (Du cubisme, 1912) ni dans celui d’Apollinaire (Les Peintres cubistes, 1913) alors qu’il était de toutes les manifestations cubistes. Et cela continue : à la dernière exposition sur le cubisme au Centre Pompidou en 2018–2019 il n’y avait pas un seul tableau de Lhote !

Mirmande ou Le Guetteur, 1939, huile sur papier marouflé sur toile, 53,8 x 80,6 cm. Collection particulière.

Qu’est-ce qu’on lui reproche ?

André Lhote voulait que l’œuvre soit lisible et que le public puisse lire le parcours du peintre à travers quelques détails. Pour lui, cela commence par un choc émotionnel face à un paysage ou à une personne – il parle d’un coup de foudre qui bouleverse complètement l’esprit de l’artiste. Même si le peintre va vers l’abstraction, il doit en rester quelque chose dans le tableau. Sinon, c’est de l’abstraction purement décorative.

Pourtant parmi les élèves de l’académie d’André Lhote, il y a Aurelie Nemours en 1941 qui deviendra une grande artiste de l’abstraction géométrique, dont vous citez les propos à la fin de sa vie.

Certains anciens élèves d’André Lhote ont ensuite choisi des voies très différentes, tout en affirmant leur reconnaissance comme Aurelie Nemours. En 2003, elle affirme ce qu’elle lui doit : «Avec Lhote, la composition était le sujet majeur. C’était le sujet qu’on apprenait en arrivant. Il avait donné une pose au modèle et de cette pose, il s’agissait, de n’importe où l’on se plaçait, d’extirper la composition, en somme, de quitter complètement le sujet lui-même, ce qui faisait faire déjà le saut dans l’abstraction. Il fallait abstraire la composition à partir du réel.»

Atelier d’André Lhote, vers 1935. Photographie Jean Moral. Centre Pompidou, MNAM-CCI.

Peinture, écriture, enseignement… n’est-ce pas un peu trop ?

André Lhote est un acharné du travail. «Je fais trop de choses», confie-t-il à Jean Paulhan, successeur de Jacques Rivière à la NRF, dans l’une des 600 lettres échangées entre les deux hommes. Parfois il est épuisé, tout simplement parce qu’il faut qu’il gagne sa vie. Il doit défendre sa peinture d’autant plus qu’il n’a pas de marchand, par choix. Il refuse le système marchand qui, dans son esprit, serait une entrave à sa liberté. À cela s’ajoute le fait qu’il a un mauvais caractère, qu’il est susceptible et qu’il se plaint d’un manque de reconnaissance – ce qui est faux car il expose en France et à l’étranger, mais quand le Musée national d’art moderne lui consacre une grande exposition en 1958, il estime que c’est trop tard…

D’autre part, il a besoin d’écrire et il a besoin d’enseigner.

Il a publié des livres sur Seurat, Corot, Bonnard, Cézanne, Renoir, mais aussi des compilations de ses articles de la NRF et de ses conférences, Parlons peinture (1933), Peinture d’abord (1942), La Peinture libérée (1956), etc. C’est pour lui une manière de s’affirmer et de s’inscrire dans le temps long. Il écrit en technicien de la peinture pour ses élèves, pour les jeunes artistes et pour le Français «cultivé moyen» à qui il voue une certaine affection, même si celui-ci ne comprend rien et préfère acheter une croûte sur les bords de Seine qu’une œuvre plus difficile d’art contemporain.

Dans un précédent livre de fiction, L comme Lhote, je raconte une enquête sur un faux tableau. Si les faussaires avaient été un peu habiles, ils auraient lu, par exemple, Traité du paysage ou Traité de la figure, où Lhote explique avec une précision absolument extraordinaire comment il faut peindre et comment il peint lui-même.

En couverture, Rugby (détail), 1917, huile sur toile, 127,5 x 132,5 cm. Centre Pompidou, MNAM-CCI.

André Lhote. L’art de la controverse, de Françoise Garcia, Norma éditions, 208 p., 150 illustrations, 32 €

André Lhote à Jacques Rivière

Lettre d’André Lhote à Jacques Rivière. Archives de Jacques Rivière déposées en 2000 à la bibliothèque des Quatre Piliers, à Bourges.

Le Piquey le 5 Septembre 1918

Mon cher Jacques,

J’attendais toujours pour vous écrire d’avoir le temps de le faire longuement. J’ai en ce moment sur le chantier extrapictural des notes pour servir de préface à mon catalogue. Je comptais vous les envoyer, mais ce n’est pas encore au point. J’ai aussi un long article où je parle de la construction du tableau. Maintenant que vous êtes là, je sens que je ne pourrai rien faire sans votre assentiment. Ce qui m’a beaucoup touché, c’est de constater que malgré notre longue séparation, et après avoir fait chacun de son côté une évolution différente, nous nous sommes à peu près trouvés d’accord sur les questions esthétiques. Je vous promets pour bientôt des dessins, textes, etc. Ce mot n’est que pour m’informer de votre résidence actuelle. J’espère que vous avez obtenu une prolongation de permission et que vous pouvez mettre la dernière main à ce livre que j’attends avec une impatience toute fraternelle. Écrivez à Piquey, par Arès, Gironde. Je vous quitte : le soleil m’invite à terminer un paysage d’après nature, d’une architecture très camouflée : ce que j’appelle de la peinture justificative. On peut faire des merveilles avec une seule main, mais il faut de temps en temps prouver qu’on n’est pas manchot. Embrassez fort Isabelle et Jacqueline de notre part à tous deux, Marguerite écrira bientôt. Excusez ce griffonnage.

À bientôt.

Votre vieil André Lhote.

Couverture du numéro 140 de l'Actualité Nouvelle-Aquitaine. Dessin de Benoît Hamet.
À-propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.