Michel Foucault en famille

Photo en noir et blanc. On peut voir Michel Foucault au premier plan, assis, dans le jardin, en train de lire, et derrière sa mère également assise avec sur ses genoux le neveu de Michel Foucault Michel Foucault en 1960 avec sa mère et son neveu Denis Fruchaud dans le jardin de Vendeuvre. Archives familiales.

Par Jean-Luc Terradillos

Chaque été, Michel Foucault revenait à Vendeuvre-du-Poitou dans la maison familiale pour travailler à la dernière version de ses livres. Loin de l’agitation parisienne, il retrouvait dans cette belle et grande demeure un climat serein auprès de sa mère admirative et aux petits soins. «Un lieu où les bruits du dehors sont tamisés», écrit Frédéric Chauvaud qui lui consacre un nouveau livre ancré sur l’attachement du philosophe à sa terre natale – il est né à Poitiers en 1926 – en particulier à Vendeuvre où il repose depuis 1984.

Le Jardin du philosophe, récit biographique, brosse à grands traits le cheminement intellectuel de Michel Foucault depuis son enfance rue de la Visitation à Poitiers (actuellement rue Arthur-Ranc) à ses cours au Collège de France. Il peut être lu comme une suite au livre illustré par Benoît Hamet, Les trois maisons de Michel Foucault, ponctué de courts textes qui entrelacent géographie poitevine et questionnement philosophique (par Frédéric Chauvaud, Irène Le Roy Ladurie, Jean-Luc Terradillos).

Frédéric Chauvaud a largement contribué à la reconnaissance de Michel Foucault à Poitiers, il est donc en terrain connu et sait parfaitement que le philosophe cloisonnait ses activités et dédaignait l’exercice autobiographique : «Mon histoire personnelle n’a pas grand intérêt.»

Néanmoins, nous avons affaire à un historien scrupuleux dont le réflexe est d’aller sonder les archives : un «trésor national» conservé à la Bibliothèque nationale de France, soit 117 boîtes, environ 37 000 feuillets dont une correspondance, peu volumineuse mais pas exploitée par les spécialistes de Michel Foucault. C’est toute l’originalité de ce livre car Frédéric Chauvaud a mis au jour des pépites. Il n’oublie pas non plus les rares interviews où le Poitou est évoqué ainsi que des entretiens qu’il a menés avec des proches, en particulier Henri-Paul Fruchaud et Anne Thalamy, neveu et nièce qui passaient une partie de l’été à Vendeuvre.

En 1953 à Vendeuvre, Michel Foucault, son frère Denys, futur chirurgien, et sa grand-mère, Marie Malapert. Archives familiales.

On découvre un Foucault intime dans son milieu familial, les comportements, les habitudes, les petits riens de la vie quotidienne qui donnent un peu de chair à ce personnage statufié de son vivant, dont la pensée est toujours agissante. L’ancrage poitevin a été peu exploré par les biographes mais au fil du temps, grâce à des témoignages, la maison de Vendeuvre occupe une place très importante, une sorte d’hétérotopie, un havre de paix dont le rythme est réglé par le travail – il écrit à l’encre bleue sur des cahiers Clairefontaine –, l’intendance assurée par sa maman, un peu de jardinage, une virée à la pâtisserie de Neuville… En somme, une vie quasi-monacale mais, par principe, pas un mot sur ses recherches en cours ou ses projets.

On l’imagine très bien sortant de son bureau, au rez-de-chaussée, vers midi et demander s’il n’y pas quelque chose à préparer. Anne raconte que son oncle était un spécialiste de mayonnaise montée en fouettant à la main et qu’il rivalisait avec elle dans cet exercice. Autre spécialité : la mise en bocaux des cornichons du jardin et querelle sur les ingrédients à ajouter. En fin d’après-midi, il entretenait les rosiers et portait deux arrosoirs de 10 litres, pour arroser certes mais aussi pour entretenir sa forme physique. D’ailleurs il n’oubliait jamais ses haltères pour pratiquer la musculation en chambre.

À côté du jardin d’agrément structuré par une belle allée de tilleuls et deux immenses wellingtonias, certainement plantés vers 1875 au moment de la construction de la maison, il y avait une basse-cour et de la vigne. La vendange était confiée à la cave coopérative de Neuville. «Toute ma jeunesse, j’ai bu ce pinard», confesse Henri-Paul. Dans les années 1990, cette coopérative, encore florissante, exportait un peu partout dans le monde et il fut stupéfait de retrouver ce vin au Japon vendu à un prix exorbitant.

Michel Foucault dans son bureau à Vendeuvre en compagnie de son neveu Henri-Paul et de sa nièce Anne. Dessin de Benoît Hamet dans Les trois maisons de Michel Foucault, PUR, 2026.

Avec ses neveux, Michel Foucault roulait parfois à toute vitesse dans sa Jaguar sur les routes de campagne, pour visiter les châteaux de la Loire, Richelieu et Loudun, deux villes marquées par «l’affaire de la possession de Loudun» (au XVIIe siècle) dont il parlera dans ses cours au Collège de France en 1975. S’il ne disait rien de ses recherches, il faisait une exception pour la peinture. Ainsi, Henri-Paul l’a écouté parler de la perspective à la Renaissance et de Manet. Il dispensait des conseils avisés pour les études d’Anne et Henri-Paul, les guidaient dans leurs lectures estivales. Est-il besoin de rappeler que dans la famille, les études étaient sacrées ? «Nés pour apprendre», déclarait Denys Foucault, le frère cadet. Le soir, pas de télévision mais les disques de musique classique et la radio, avec notamment ce souvenir de la coupe du monde de football en 1966, où Michel Foucault soutint mordicus l’Angleterre contre l’Allemagne de l’Ouest.

«Connu, voire célèbre»

Dans ce creuset familial doté d’une forte charge affective, on imagine aussi des petits rituels d’affection, amusée. Un des premiers articles mentionnant Michel Foucault était affiché à Vendeuvre, contenant cette phrase : «Jeune philosophe connu, voire célèbre.» Anne raconte qu’à chaque fois qu’elle et son frère passaient devant, ils se répétaient la formule «connu, voire célèbre», comme dans un film de Christian-Jacques.

Il arrive assez souvent que l’on entende sa voix à la radio. Le philosophe au légendaire col roulé parlait sur un ton inimitable, avec un martellement professoral, une scansion très rythmée et une intonation ascendante si particulière. En privé, il aimait amuser son auditoire, comme le racontent les neveux tordus de rire en le voyant imiter ses contemporains de façon burlesque, avec pour cible préférée un Jacques Lacan pontifiant.

«Mon fiston bien aimé»

En 1966, Les Mots et les Choses est un succès phénoménal. Madame Foucault devient alors «la mère du philosophe si célèbre». Elle reçoit des marques de satisfaction d’amis et de proches, y compris à l’issue d’une conférence à Poitiers de l’académicien Pierre-Henri Simon sur Saint-Exupéry. L’affection maternelle se double d’un sentiment de fierté dans les lettres qu’elle lui adresse en ces termes : «Mon fiston chéri», «Mon trésor», «Mon Paul-Michel chéri» (son prénom d’état-civil), «Mon fiston bien aimé»… sans oublier de lui demander de rapporter de Paris des produits achetés chez Fauchon ou Hédiard.

Le 21 octobre 1972, elle lui écrit : «J’ai été joliment contente de t’entendre hier soir sur France III, d’autant plus que je ne m’y attendais absolument pas, le titre de l’émission ne mentionnait pas ton nom, je te voyais parler, et cela m’a fait très grand plaisir, un peu comme si tu étais près de moi. Ce que tu as dit était très clair, très convaincant ; je suis sûre que tous les auditeurs ont admiré ton langage élégant, ta distinction et j’étais toute prête à éclater de fierté et d’orgueil. Bravo mon chéri de tout mon cœur. S’il n’y avait pas de nuit le jour serait bien pâle et encore beaucoup plus pâle pour moi s’il n’y avait pas toi.»

Amitié filiale avec Georges Dumézil

Des lettres reçues par Michel Foucault ramenées de Paris et conservées dans une armoire à Vendeuvre, ont été déposées à la BnF par Henri-Paul Fruchaud ; d’autres ont été déposées par Daniel Defert. Des missives parfois lapidaires comme celles de Bourdieu et Derrida, d’autres plus substantielles comme celles de Lévi-Strauss, Jean Barraqué, Ludwig Binswanger (15 pages), Maurice Godelier… 

Et surtout les merveilleuses lettres de l’académicien Georges Dumézil (1898–1986), professeur au Collège de France jusqu’en 1968 : une indéfectible affection va naître avec ce grand anthropologue, de trente ans son aîné. En 1955, il lui écrit «Cher Monsieur» qui deviendra assez rapidement «Mon cher ami» puis «Mon cher Michel», puis «Mon fils». 

Georges Dumézil réprimande Michel Foucault le 4 décembre 1969 parce qu’il ne l’a pas prévenu de son audition au Collège de France : «Tu es un vilain. Et ton présentateur aussi. Il faut que ce soit par Lévi-Strauss que j’apprenne le résultat. Félicitations quand même. Et pour te punir, vous me ferez quinze pages de détails, à petit interligne. Affectueusement.» Quand Michel Foucault est admis au Collège de France : «Tâche d’être sage, maintenant, ou d’avoir l’air.»

Frédéric Chauvaud, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Poitiers, spécialiste de la justice pénale et de la violence. Photo JLT.
En couverture, dessin de Benoît Hamet.

Frédéric Chauvaud, Michel Foucault. Le jardin du philosophe, Memoring éditions, 200 p., 2026.

Chez le même éditeur : Gwenola Joly-Coz. Une haute magistrate, féministe et essayiste, préface de Michelle Perrot, 2024 ; Kris de Valnor. Le procès d’une héroïne de papier, collectif, 2026.

Plusieurs dossiers consacrés à Michel Foucault dans L’Actualité accessibles en ligne depuis le n° 51, janvier 2001, jusqu’au n° 131 (p. 60–69).

Dossier entretiens vidéo Daniel Defert, vivre avec Foucault.

Couverture du numéro 140 de l'Actualité Nouvelle-Aquitaine. Dessin de Benoît Hamet.
À-propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.