Serge Airoldi – À la brunante

Venise, Venexia. Photo Carlos Herrera.

Par Denis Montebello

Comme on dirait à la fraîche ou à l’aube. Et que nous partîmes.

Nous partîmes en effet, « emportés par la rafale catabatique », et pour quelle Anabase. Avec, pour seuls bagages, les livres d’Alexis Saint-Leger Leger dit Saint-John Perse. Et bien sûr Xénophon.

Je revois la scène de la fin, la montagne, Xénophon parvenu au sommet et l’eau à perte de vue. Nous sommes avec lui et déjà sur ce que Michèle Aquien appelle « l’autre versant du langage » : celui du rêve, de la poésie. Où le son précède le sens, le détermine. Comme on le voit avec Xénophon, Senofonte en italien, il a sa rue à Syracuse. Nous y avons trouvé une place après avoir beaucoup tourné, laissé la voiture pour faire Latomie du Paradis, Oreille de Denys, le circuit habituel. Senofonte, pour nos oreilles entraînées au grec ancien, disons aux lettres classiques, cela sonne bizarrement. Mais j’imagine ce qu’entendent les Italiens, quel « sein » ils caressent, quel rêve. À quelle « source » ils remontent quand ils entreprennent, comme les enfants, de remotiver les mots qui sortent de la bouche des grands, d’interpréter ces oracles. Les mots qu’ils entendent pour la première fois, dont ils s’efforcent en tâtonnant, en rapprochant les sons, en jouant avec, de découvrir le sens, ces mots ils les reçoivent comme autant de noms propres. Comme nous recevons le titre de Serge Airoldi si nous n’avons pas voyagé au Canada, si nous ne sommes pas arrivés « à la brunante », si nous n’avons pas assisté au déclin du jour.

Cette scène finale, c’est la première dans le livre. Quand nous découvrons, avec le poète, « la rive de l’enfance », « la rive natale », et que nous la foulons avec la même joie.

C’est Venexia, « la Ville qui émerge du songe, la Ville des apprentissages ». C’est remonter à la source et voyager vers les confins : « vers la frontière des boues liquides ».

Les confins ont cet avantage d’être pluriels, mouvants, ils repoussent toujours plus loin le limes, abolissent bientôt la limite entre moi et le monde, entre le même et l’autre, ils ouvrent au sentiment océanique. C’est sans doute « ce que l’espèce doit à la batture où s’efface sa trace à peine posée ». Ce qui arrive quand « le logos s’échappe ». Quand le buveur d’Adour (et des « fleuves charnus ») se baigne dans le poème de la mer.

La mer que nous découvrons depuis la cime, c’est toutes les mers, la mer des Sargasses et celle « des sarcasmes », « la mer domino » qui rappelle Georges Limbour et ses Soleils bas (ce beau texte sur Domino et l’île d’Oléron).

Et le « sel des marais de Brouage ».

Photo Cédric Pasquini.

 

 

Serge Airoldi, À la brunante, éd. la tête à l’envers, 2017, 64 p., 14 €

 

Serge Airoldi vit et travaille à Dax. Il y dirige les Rencontres à Lire. En 2017, il a aussi publié Rose Hanoï, éd. Arléa (Prix Henri de Régnier de l’Académie française) et la troisième édition de Adour, histoire fleuve, avec une préface de Jean-Paul Kauffmann, éd. L’Éveilleur. Il contribue à la revue en ligne Catastrophes.

Coup de chapeau de François Bon.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.