Serge Gainsbourg : le peintre méconnu

peinture noir et blanc gainsbourg Serge Gainsbourg, chez lui, parle de peinture dans l'émission de Michel Lancelot, A bout portant, le 13 septembre 1973, archives INA.

Par Flora Jaminais

Serge Gainsbourg, connu pour sa carrière musicale et ses multiples dérapages télévisuels, aspirait à devenir un artiste peintre dont la renommée égalerait celle de Gustave Courbet. Retour sur cette ambition délaissée.

Dès l’âge de treize ans, le jeune Lucien Ginsburg, plus connu sous son nom de scène Serge Gainsbourg, intègre l’Académie de peinture de Montmartre, un rêve d’enfant qu’il concrétise. Jugé doué par ses professeurs, tel que l’artiste cubiste André Lhote, l’étudiant passe son temps à peindre, principalement des natures mortes et des scènes de la vie quotidienne. Son esprit libre s’est déjà imposé dès son plus jeune âge : il ne peint que ce qui lui plaît et fascine autant les autres élèves que les professeurs. La première épouse de Gainsbourg, Élisabeth Lévitzky, rencontrée pour un entretien, en témoigne : « C’était un dieu. Il était aimé, redouté, c’était le préféré de tous les professeurs et modèles. » Seul, il complète son apprentissage en s’initiant devant les toiles des maîtres anciens exposés au Musée du Louvre. Passant des heures dans ces couloirs, le jeune apprenti en peinture examine les toiles et leur exécution selon les problèmes qu’il rencontre avec ses propres réalisations. Parallèlement, Lucien Ginsburg intègre l’Académie des Beaux-Arts en architecture. Durant un an, il suit des cours dans l’atelier Gromort-Arretche. Bien qu’il abandonne rapidement son apprentissage en architecture, la rigueur de cet art le marque pour le reste de sa vie.

Lucien Ginsburg admire Courbet et désire atteindre son succès. Néanmoins, ses inspirations picturales sont variées et multiples. Il affectionne les postimpressionnistes et surtout le peintre nabi Pierre Bonnard. Certains de ses camarades de l’académie, tout comme les peintures retrouvées, témoignent de la concordance des touches et des sujets. Seulement, selon eux, Lucien Ginsburg manque d’originalité, trop emprisonné dans une volonté de faire aussi bien que les peintres qu’il admire. Prenons comme exemple un autoportrait en buste sur papier. Lors des recherches et grâce à Élisabeth Lévitzky, il m’a été permis de le dater avant son service militaire, il s’agit alors d’une peinture d’étudiant. La position de trois quarts qu’il adopte montre clairement une connaissance des autoportraits de Pierre Bonnard. Cependant, il multiplie les références puisque nous pouvons aisément remarquer les similitudes de couleurs et de touches avec L’Autoportrait de Henri Matisse, réalisé en 1906.

« Je sais peindre, mais je n’ai rien à dire. »

Aujourd’hui, très peu de toiles signées « Lucien Ginsburg » demeurent. Serge Gainsbourg renonce à sa passion en 1958 en brûlant toutes ses créations et donc son rêve de devenir un artiste reconnu. La raison de cet abandon ? Le manque de confiance en lui et en son travail. Son ambition dévorante le mène à la destruction de toutes ses créations alors qu’il ne parvient pas à atteindre le succès escompté. Il faut dire que plusieurs craintes tourmentent Lucien Ginsburg. La première est une peur paralysante de l’échec qui le mène au renoncement d’une exposition dans la galerie de Pierre Loeb à Paris. Selon Élisabeth Lévitzky, « Lulu a décommandé parce qu’il a eu peur. Il s’est totalement effondré de peur. » La seconde raison est une haine profonde pour l’art abstrait en vogue à cette époque. Ce dégoût pour ce style d’art ne le pousse pas à se battre pour défendre l’art qu’il chérit, au contraire, il met fin à sa vocation en sortant d’une prestation et d’une vente aux enchères d’une œuvre d’Yves Klein. L’abandon de cette passion à l’âge de trente ans marque le reste de sa vie et devient un motif de provocation.

Désormais dans des collections privées, notamment dans la famille du chanteur, les peintures rescapées ne sont pas présentées au public. D’autres subsistent seulement grâce à des clichés ektachromes réalisés par le père de Serge Gainsbourg. La recherche et l’étude des œuvres disparues de Lucien Ginsburg sont d’une importance telle que, principalement détruites, elles n’ont auparavant pas fait l’objet d’études approfondies. Or, ces œuvres ont une réelle importance pour la compréhension du personnage forgé par cet artiste déchu. Tout au long de sa vie, comme dans tous les domaines auxquels il s’adonne, l’art qu’il définit comme majeur est capital. Il ne cesse de rapprocher la musique des arts, selon lui, plus nobles, et ainsi réalise de nombreuses références dans ses chansons (il y cite des tableaux et des artistes tels que Francis Bacon). Ne pouvant vivre en pratiquant seulement un « art mineur », Gainsbourg s’initie à la photographie et au cinéma. En littérature, il rédige un conte parabolique intitulé Evguénie Sokolov relatant ses études et s’inventant une carrière de peintre réussie. Son besoin d’être entouré d’œuvres d’art aboutit dans la décoration de sa maison qui présente une large collection d’objets de toutes provenances. On y retrouve la célèbre statue L’Homme à tête de chou de Claude Lalanne qui lui sert de personnage pour son album éponyme. Il y conserve aussi une multitude d’enseignes de police et des dessins de maîtres (notamment La Chasse aux papillons de Salvador Dalí). Cette maison, confie Jane Birkin en interview, lui apporte une rigueur esthétique qui contrebalance ses états d’âme.  Serge Gainsbourg y place tout selon ses propres règles, chaque objet trouve sa place (selon les couleurs et les objets environnants) et ne doit plus en bouger ce dont sa première épouse témoigne : « Il vivait à l’intérieur d’un lacis de renvoie de quelque chose à l’autre. Si quelqu’un déplaçait un objet, ça le rendait malade. »

Serge Gainsbourg est un artiste aux multiples talents. Il s’approprie de nombreuses pratiques artistiques dans lesquelles s’impose le style Gainsbourg. Un leitmotiv les réunis tous : l’amour pour « l’Art Majeur ».

Cet article a été réalisé lors d’un séminaire de médiation et d’écriture journalistique dans le cadre du master histoire de l’art, patrimoine et musées de l’université de Poitiers.

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