Saint Marin de Maurienne, enquête posthume

Visage de saint Marin dans la fournaise, Saint-Savin-sur-Gartempe, chapelle axiale, registre supérieur nord. Photo Jean-Pierre Brouard, photothèque du CESCM.

Par Claire Boisseau

Perdue à la frontière du Poitou, aux bords de la Gartempe, une somptueuse église romane se dresse depuis des siècles. Ornée de multiples peintures murales, l’abbatiale de Saint-Savin-sur-Gartempe (xie siècle, Unesco) fascine tant par la qualité des peintures qu’elle abrite que par le récit magistral de l’Ancien Testament qui se déroule sur le berceau de sa nef, à plus de 17 m du sol. Éblouis par tant d’éclat, beaucoup ignorent que dans les renfoncements obscurs de ce saint lieu les vestiges d’un personnage mystérieux autant qu’inconnu demeurent. Qui est-il ? Comment est-il arrivé ici ? Remontons le temps en quête de son identité et de son histoire…

Vue générale de la nef, Saint-Savin-sur-Gartempe. Photo Eva Avril, photothèque du CESCM.

À vrai dire, les traces de sa présence à Saint-Savin sont bien maigres. Il faut s’aventurer jusque dans la chapelle axiale, à l’extrémité orientale du chevet pour retrouver des traces de son passage, à travers un fragment de sarcophage retrouvé dans une crypte secondaire et gravé des lettres MARINVS, une inscription d’autel du xie siècle mentionnant “l’illustre martyr Marin repose ici”, et un cycle fragmentaire de peintures murales très effacées. Ses reliques ayant disparu, seuls ces trois témoins permettent d’en garder un maigre souvenir. Son nom est resté : Marin, mais pas son histoire.

Les travaux de l’abbé Lebrun

Alors comment retrouver l’identité du personnage et retracer l’évolution de son culte au sein de l’édifice ? Les investigations débutèrent dès le xixe siècle avec l’abbé Lebrun, alors curé de Saint-Savin. Ce dernier entreprit de réaménager les deux cryptes de l’abbatiale qui souffraient d’un manque crucial d’entretien et dont les accès avaient été obstrués au xviie siècle. Ce faisant, il enquêta sur l’identité du saint dénommé Marin, dont la présence au sein de son église avait été oubliée. Recherchant au plus près géographiquement quel saint de ce nom était mort en Poitou ou dans les alentours, il en conclut qu’il s’agissait d’un saint vendéen, martyrisé sur l’île d’Olonne au iiie siècle, appartenant à un groupe de quarante jeunes exécutés par un certain Dacianus, du temps de la persécution de Dioclétien. Une liste partielle de leurs noms demeure, parmi laquelle sont évoqués saint Domnin, enseveli à Avrillé, saint Simplicien de Poitiers, saint Clair de Loudun et un certain Marinus auquel l’abbé Lebrun s’empressa d’attribuer la dédicace de la chapelle axiale. Selon lui, ses reliques seraient arrivées à Saint-Savin pour échapper aux invasions normandes (ixe-xe siècles) comme bon nombre de reliques poitevines ou vendéennes.

Le récit de Jean Mabillon

Jean Mabillon (1632–1707), moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, est l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages dont les Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti. Dans ces neuf volumes, il transcrit et commente la vie des saints bénédictins d’après des sources anciennes. Il est resté célèbre pour ses méthodes d’analyse et de critique des documents d’archives.

Toutefois cette hypothèse en contrariait une autre rapportée par Jean Mabillon deux siècles plus tôt dans son recueil des vies des saints bénédictins. Au 24 novembre est retranscrite la vie et la translation des reliques de saint Marin de Maurienne, moine bénédictin et ermite, martyr en Savoie en 731. Reprenant le texte d’un bréviaire manuscrit de Saint-Savin datant du xiie siècle, il allègue que les reliques de ce saint savoyard seraient arrivées en Poitou par le biais d’une donation effectuée par Charlemagne au moment de la fondation de l’abbatiale. La vie de ce personnage est largement plus connue, même si la version transmise par Jean Mabillon s’avère lacunaire. Pour la compléter, il faut se référer à un manuscrit du xiie siècle, conservé à Angers. Marin serait né au viie siècle, à Rome, au sein d’une noble famille romaine. Confié dès son plus jeune âge à un évêque du nom d’Elidius, il étonne par sa grande maturité. Ordonné prêtre à 20 ans, il est choisi pour succéder à Elidius à la mort de celui-ci. Refusant la charge épiscopale, il distribue tous ses biens aux pauvres, quitte Rome et part pour la Maurienne (Savoie) où il est accueilli au sein du monastère bénédictin de Candor gouverné par l’abbé Erilius. Une nuit, Notre Dame lui apparaît en songe, l’exhortant à se retirer pour mener la vie érémitique à laquelle il aspirait tant et à se préparer à souffrir pour le Christ.

Sa vie érémitique débute par trois jours de jeûne, au terme desquels un ours vient le visiter et lui apporte de quoi se nourrir. Il vit ainsi retiré du monde pendant quatre ans jusqu’à l’arrivée des Vandales dans la région. Ayant eu vent des pillages auxquels ils se livraient, Marin décide de partir au-devant d’eux pour leur prêcher la parole du Christ. Fait prisonnier, il est présenté à leur chef Acquirinus qui entreprend alors de lui faire renier sa foi. N’y parvenant pas, il le fait jeter dans une fournaise ardente, ce qui se solde par un cuisant échec car les flammes, au lieu de s’en prendre au saint, se retournent contre l’assistance. Les rescapés de l’incident demandent le baptême. Fou de colère, Acquirinus fait décapiter Marin. Le manuscrit du xiie siècle précise alors qu’un autre prodige survient : le saint décapité se relève, prend sa tête entre ses mains et la dépose sur une colline des alentours, ce qui est communément appelé un miracle de céphalophorie. Puis son âme est emportée dans les cieux tandis qu’un démon s’empare de celle d’Acquirinus qui se jette du haut d’une falaise. Le corps du saint est par la suite recueilli par deux prélats, Eulipius et Urbanus, qui l’ensevelissent dans la cathédrale de Candor.

La céphalophorie est le miracle par lequel un saint mort décapité se relève, prend sa tête dans ses mains et parcourt parfois des kilomètres avant de choisir l’emplacement de sa sépulture. Le plus célèbre de tous est saint Denis de Paris.

Ce récit manque clairement d’historicité en certains points. Toutefois, que le saint ait vécu ou non ce que la légende raconte n’est pas notre priorité. Il s’agit avant tout de retrouver la représentation idéale que l’on s’en faisait au xie siècle afin de déterminer l’identité et l’histoire du saint vénéré à Saint-Savin. Comment trancher entre saint Marin de Maurienne et saint Marin le vendéen ?

Le culte encore attesté au xixe siècle ne nous apporte malheureusement aucune piste là-dessus car l’un comme l’autre peuvent se prêter à la protection des enfants. En effet, selon le témoignage de l’abbé Lebrun, les parents portaient encore leurs enfants dans la crypte au xixe siècle pour qu’ils y fassent leurs premiers pas sous le regard et la protection du saint. Un vitrail de la chapelle axiale, réalisé au xixe siècle relate cette habitude.

Vitrail de saint Marin (xixe siècle), Saint-Savin-sur-Gartempe, chapelle axiale, baie nord. Le saint est reconnaissable à sa bure et à sa tonsure. Un bourreau s’apprête à la décapiter, tandis qu’une femme agenouillée lui présente son jeune enfant. L’iconographie de ce vitrail est révélatrice des pratiques cultuelles du xixe siècle envers saint Marin. Photo Claire Boisseau.

De même, dans la commune de Saint-Marcel près d’Argenton-sur-Creuse, dans l’Indre, se déroulait le pèlerinage dit des rechignous. La chapelle qui s’y trouvait était dédiée au saint car elle fut pendant un temps intégrée au réseau d’édifices placés sous la dépendance de l’abbaye de Saint-Savin. Les parents y amenaient donc les enfants qui «rechignaient» trop à la naissance, dans l’espoir d’une guérison.

Les relevés stratigraphiques

Les relevés stratigraphiques ou archéographiques sont des relevés méticuleux de chaque trace de pigmentation présente sur une peinture murale détériorée ou présentant une problématique de lecture spécifique. Une fois repris par ordinateur, ils permettent de mettre en évidence la stratigraphie des couches picturales, les repeints et restaurations postérieures mais également de retrouver certains éléments clefs de l’iconographie qu’une simple observation ne permet pas de retrouver. Voir notre article sur la stratigraphie des peintures murales par Carolina Sarrade dans L’Actualité n°109 (2015), p. 22.

La céphalophorie de saint Marin, Saint-Savin-sur-Gartempe, chapelle axiale, registre inférieur nord. Très effacée, la partie gauche de la scène est inexploitable, même par le biais d’un relevé stratigraphique. En revanche, le relevé a permis de distinguer dans la partie inférieure droite le corps d’un personnage vêtu d’une bure et déposant un objet circulaire sur une colline. L’assimilation de cet objet à une tête fut permise grâce à l’observation très précise des traces de pigmentation le constituant. En effet, les mêmes pigments que ceux utilisés pour le traitement des visages des personnages dans la chapelle axiale y sont regroupés (rose pâle des carnations, aplats rouge clair et foncé des joues, lumières blanches, ombres vertes et le jaune des cheveux). Photo Jean-Pierre Brouard, photothèque du CESCM. Relevé stratigraphique CESCM-CNRS, relevé sur le terrain Carolina Sarrade, DAO Claire Boisseau.

Seule la découverte des peintures permit donc de trancher le débat. Dissimulées dès la fin du Moyen Âge sous un décor postérieur, le cycle de saint Marin de la chapelle axiale ne fut mis au jour qu’entre 1995 et 1999. Actuellement composé de cinq scènes dont quatre particulièrement lacunaires et effacées, il fallut entreprendre une campagne de relevés stratigraphiques en 2015 pour parvenir à lire les peintures et identifier les scènes. Après confrontation entre les peintures et les avis divergents de l’abbé Lebrun et de Jean Mabillon, l’évidence apparut : notre illustre martyr était saint Marin de Maurienne. En effet, outre une scène de baptême et une représentation du supplice de la fournaise, le saint, vêtu à chaque fois de sa bure, est mis en scène comme céphalophore, en train de déposer sa tête sur une colline.

Aucun doute n’était donc plus possible à son sujet. Son importance dans la chapelle axiale et dans la crypte secondaire qui lui est associée, s’expliquait par la donation effectuée par Charlemagne au ixe siècle. Relique prestigieuse et de choix, il était logique qu’elle jouisse d’une place à part au sein de l’édifice. Quant au récit de sa céphalophorie, il fut sans doute imaginé par un moine soucieux de revêtir d’un prestige nouveau le patron secondaire de l’édifice. Lui attribuer ce geste était une manière subtile de revendiquer la possession des reliques par l’abbaye, mais également de montrer le saint faisant le choix d’être enseveli à Saint-Savin.

La tête de saint Marin. Détail du relevé stratigraphique. Photo Jean-Pierre Brouard, photothèque du CESCM. Relevé stratigraphique CESCM-CNRS, relevé sur le terrain Carolina Sarrade, DAO Claire Boisseau.

L’enquête fut donc ardue. Identifier saint Marin et retrouver ses exploits nécessita de recourir au peu de vestiges archéologiques conservés dans l’édifice et à des travaux, recoupés aves des sources hagiographiques et des témoignages postérieurs. Les peintures murales et les relevés furent la clef qui permit de percer les mystères de ce personnage, de le redécouvrir à sa juste valeur et de le faire sortir de l’oubli au fond duquel il avait sombré au fil des siècles.

Claire Boisseau est doctorante au centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers. Ses recherches portent sur la représentation des saints sur les peintures murales de Saint-Savin-sur-Gartempe, sous la direction de Marcello Angheben.

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