Pourquoi se marier ?

Photo Alexia Jarry.

Par Anissa Toubi

«N’importe qui n’épouse pas n’importe qui», c’est un résultat auquel parvient Alain Girard, sociologue qui a mené une enquête sur le choix du conjoint en 1959. Le mariage est une institution qui ne laisse que peu de place au hasard en dépit de l’idée générale qu’on peut s’en faire. C’est une institution qui dépend de la structure de la société d’une part et de stratégies individuelles d’autre part. S’intéresser au mariage des enfants d’immigrés algériens en France, c’est essayer de comprendre ce que peut représenter le mariage pour des enfants nés en France et qui connaissent a minima une double appartenance à des univers culturels différents. En effet, leur socialisation primaire, effectuée par la famille est forcément marquée par un univers de références que leurs parents ont constitué dans leur pays d’origine. La transmission de normes et de valeurs spécifiques influence leur choix au moment de la mise en couple. Ces enfants grandissent en France et sont donc aussi influencés par d’autres institutions (l’école, le travail) et par les relations qu’ils entretiennent avec leurs pairs.

Faire sa vie

En menant des entretiens avec des enfants d’immigrés algériens, et après une phase d’observation participante auprès de familles dont les parents sont venus d’Algérie, on remarque que dans la plupart des cas, la décision de se marier précède la recherche du partenaire. Cette idée du mariage «pensé de soi à soi» découle de ce résultat. Pour illustrer cette idée, on peut s’appuyer sur les propos de Marwen, qui sont particulièrement éclairants pour comprendre comment le mariage peut revêtir une possibilité de se réaliser personnellement et contrevenir à l’idée du mariage comme étant la concrétisation d’un sentiment amoureux. Marwen a 33 ans au moment de l’entretien, il a été marié deux fois et divorcé deux fois, il est père de quatre enfants et il monte sa propre entreprise. Comment lui est venu l’idée du mariage ? «On s’est marié, je pense que je n’ai pas assez regardé la personne, c’était plus pour moi personnellement, c’était un cheminement. J’étais pas fou amoureux, j’ai dit voilà je vais me poser je vais me marier, je vais faire ma vie de gars bien.»

À quel moment et dans quelles circonstances le mariage s’impose-t-il aux individus ? La réponse à cette question est complexe parce qu’il s’agit de prendre en considération la multiplicité et la complexité des situations de chaque personne. Si on prend en compte l’âge, la position sociale ou le genre des individus, on constate que l’idée même du mariage prend des formes différentes. Dans le parcours de Marwen, on se rend compte que le mariage et la fonction qu’il exerce pour lui ne sont pas forcément liés au fait qu’il soit enfant d’immigrés mais davantage à comprendre au regard de sa position sociale. À travers son discours, on perçoit le mariage comme étant un moyen de devenir un «homme» et notamment de devenir un homme convenable. Cette idée n’est pas spécifique aux enfants d’immigrés algériens ; c’est une rhétorique que l’on retrouve beaucoup dans les milieux populaires, où on associe au mariage des vertus canalisatrices pour les hommes notamment.  

Il ajoute plus loin s’agissant de son premier mariage :
«C’est plus arrivé quand je me suis repenti de mes conneries quand j’étais jeune, j’ai commencé à prier à 24 ans et ensuite j’ai fréquenté une fille ça se passait bien, et je me suis dit que le mariage c’est 50 % de la foi comme on dit chez nous, je me suis dit on va se lancer. Dès que j’ai eu un emploi, j’ai fait ma demande.»

Photo Alexia Jarry.

Déception

Ce deuxième extrait d’entretien est intéressant parce qu’il permet d’aborder une question qui mériterait d’être creusée, à savoir par quels moyens on peut se servir du mariage comme étant un indicateur du niveau d’intégration des enfants d’immigrés algériens. Ici, le mariage est présenté comme étant une étape qui marque le passage de la jeunesse à l’âge adulte, c’est un rite de passage qui nécessite une certaine maturité, un esprit de responsabilité mais aussi une stabilité matérielle («dès que j’ai eu un emploi»). Cette conception renvoie à l’idée qui persiste dans l’imaginaire collectif de l’homme pourvoyeur de ressources, devant assurer la sécurité et la pérennité du foyer. Ce qui fait la spécificité du discours de Marwen réside dans sa manière de mettre en avant le motif religieux pour expliquer sa décision de se marier. S’ajoute à cela l’emploi du pronom personnel «nous» qui marque une identification à un groupe particulier au sein de la société. Cette idée du mariage pour soi s’applique aussi aux femmes, pour qui le mariage s’impose notamment du fait de l’âge (et peut être une condition pour accéder à la maternité), et peut prendre une place particulière dans leur parcours. C’est le cas de Linda, la seconde ex-épouse de Marwen. Leur mariage s’est fait très rapidement alors qu’ils se connaissaient à peine. La volonté de s’affirmer face à son père avec qui elle est en conflit depuis des années et qui s’est opposé au mariage fonctionne comme un déclencheur pour Linda : «J’ai eu un coup de cœur pour lui [Marwen], mais je pense que ce qui a précipité mon choix c’est aussi le fait que je savais que mon père était contre, il ne voulait pas d’un algérien» (Linda est d’origine marocaine). Ce qui est intéressant dans cette seconde union, c’est que la religion a échoué à réduire l’asymétrie d’information entre les deux partenaires. Alors que Marwen pensait épouser une «sœur» avec toute l’idée qu’il s’en faisait, il a très vite déchanté. Linda a vécu exactement la même chose en relevant ce qui à ses yeux sonnait comme de nombreuses incohérences entre l’image qu’elle avait d’un «frère» et le comportement de Marwen.

D’un point de vue général, il ressort de ces analyses et des travaux de sociologues sur la question que le mariage tend à reculer dans la société majoritaire (et le mariage religieux plus encore). Cela s’observe notamment avec l’augmentation de la cohabitation prénuptiale et l’augmentation du nombre de naissance hors mariage. Il semblerait que le mariage reste un passage obligé pour les enfants d’immigrés algériens. Cette observation marque la spécificité des descendants d’immigrés algériens qui ont un rapport au mariage particulier, marqué notamment par la contrainte religieuse qui pèse sur le choix du conjoint d’une part et sur les modalités du mariage d’autre part. Pour autant, il semblerait que les unions matrimoniales soient le fruit d’une intégration des contraintes familiales par les individus qui mettent en place des stratégies leur permettant d’expérimenter la même chose que d’autres jeunes sans ascendance migratoire. Finalement, observer les enfants d’immigrés à travers le prisme du mariage c’est comprendre comment un groupe marqué par la migration de ses parents négocie et renégocie sans cesse avec un bagage culturel qui est amené à être réinventé et qui témoigne de l’intégration évidente de normes et de valeurs inhérentes à la société majoritaire.

Anissa Toubi est doctorante en sociologie au laboratoire Gresco de l’université de Poitiers. Elle fait sa thèse sous la direction de Stéphane Beaud : «Mariage et stratégies matrimoniales chez les descendants d’immigrés algériens.»

Cet article a été écrit dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique avec l’École doctorale Humanités des universités de Poitiers et Limoges.

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