Paul Rebeyrolle, dans le vif de la terre

Tête Couronnée, 1991. Série "Panthéons". Peinture sur toile, 195 x 130 cm.

Par Marie Lonni

L’art de Paul Rebeyrolle nous submerge. Brutalement. Paul Rebeyrolle est un naturaliste qui décape la réalité. Son œuvre est brute. Elle prend dans le vif de la Terre et montre son état.  

Sur des toiles de cinq mètres sur trois, Rebeyrolle étale du sable. La toile prend du volume, un fleuve s’écoule, chute sous nos pieds, éclabousse les contours de l’espace, nous sommes au dessus de lui. Uu autre tableau, un homme aux contours malpropres tire sur des cordes, les membres blanchâtres et le ventre bordeaux, un jambe de sac plastique et des chaussures jaunes abandonnées près de lui. Il s’empêtre dans des fils autour de ses bras. Seule figure sur fond noir, il se tient comme un fantôme affolé éventré de rouge. C’est L’homme tirant sur ses liens, de la série Les évasions manqués. 

Lorsqu’on entre dans l’Espace Paul Rebeyrolle à Eymoutiers dans le Limousin, “on n’entre pas avec respect, ni avec sévérité. On vient vérifier l’état du monde” dit l’écrivain Francis Marmande. Et c’est bien là, la force du peintre Paul Rebeyrolle. 

Il naît à Eymoutiers, au cœur du Limousin, en 1926. À 6 ans, une tuberculose osseuse l’oblige à rester immobile. Il est figé dans du plâtre pendant cinq ans, il passe son temps à peindre et dessiner. Ce n’est que lorsqu’il est libéré de sa coquille qu’il découvre la nature limousine : ses forêts et ses rivières. Il sait déjà qu’il veut être peintre. En octobre 1944, à 18 ans, il prend le premier train de la Libération et monte à Paris. Il découvre ses maîtres dans les musées et expositions : Rubens, Rembrandt, Courbet, Soutine… Il s’installe à la Ruche, la cité des artistes à Montparnasse. Il remporte le prix de la jeune peinture en 1950 et devient l’un des chefs de file du renouveau artistique. 

Dès ses débuts il s’affirme avec une oeuvre politique. À 27 ans, il adhère au parti communiste dans un esprit d’opposition à la guerre froide. Mais il le quitte à peine trois ans plus tard, lorsque l’URSS envahit la Hongrie. Il symbolise cette rupture dans le tableau intitulé A bientôt, j’espère. 

Paul Rebeyrolle travaille par séries. De 1980 à 1987, il peint plus de 40 tableaux de prisonniers suppliciés dans la série Les Évasions manquées, des chiens hurlants et des personnages enfermés dans la série On dit qu’ils ont la rage et dans celle nommée Au Royaume des aveugles, il traite de l’aveuglement des hommes politiques. Michel Foucault qui admirait sa peinture et visitait souvent son atelier écrit à son sujet La force de fuir pour la revue Derrière le miroir, en mars 1973 (Dits et Écrits, n° 118). Il décrit les forces qui traversent ses tableaux et sculptures. À propos de la série Les chiens, Foucault évoque “une irruption qu’on ne peut maîtriser”. Ses tableaux, “au lieu de raconter ce qui s’est passé, fait passer une force dont l’histoire peut être racontée comme le sillage de sa fuite et de sa liberté.” Il note, enfin, que “la peinture a au moins ceci de commun avec le discours : lorsqu’elle fait passer une force qui crée de l’histoire, elle est politique”. 

Pour Gérard Rondeau, la peinture de Rebeyrolle est “en lien avec l’actualité. La sienne, celle de la révolte. Il revendique son camp.” Selon Jean-Paul Sartre, le peintre se met tout entier dans ses toiles “alacrité et horreur, poésie et contestation”. Il est de ces peintres qui peignent des toiles en colères mais qui se souviennent que “partout, sur terre, il y a des couples qui font l’amour.”

Vue intérieure de l’Espace Paul Rebeyrolle. Série “Le sac de Madame Tellikdjian”.

Tout au long de sa vie, Rebeyrolle continue à travailler à Eymoutiers. “J’ai vu qu’Eymoutiers où je suis né comptait beaucoup pour moi, une sorte de  relation forte. Que j’aimais le Limousin en général, et aussi beaucoup le caractère un peu spécial de ses habitants” explique-t-il en janvier 2005. C’est en pensant à cela qu’il accepte la création de l’Espace Paul Rebeyrolle, désiré par le maire d’Eymoutiers, Daniel Perducat, et quelques alliés locaux. 

Le bâtiment est inauguré en juin 1995. Pour Olivier Chaslin, l’architecte sollicité par Paul Rebeyrolle lui-même, le musée devait être un lieu de résistance culturelle, un bastion. Des murs à la lumière, le bâtiment a été pensé pour permettre aux œuvres de Rebeyrolle d’être à l’aise ensemble, les petites autant que les immenses.

L’Espace Paul Rebeyrolle possède près de quatre-vingt œuvres de l’artiste. Chaque année, quarante à cinquante d’entre elles se relaient au sein de l’exposition permanente. En parallèle, le musée accueille tous les ans une exposition temporaire. Au travers d’œuvres appartenant souvent à des collections privées, donc peu ou jamais exposées, l’artiste en résidence entre en discussion avec l’univers de Rebeyrolle.

L’année 2020 fête les 25 ans de l’Espace Paul Rebeyrolle. Les événements liés au Covid-19 ne permettent pas l’accueil de l’exposition temporaire prévu (Philippe Cognée, 2017, Erro, 2018, Ouattara Watts, 2019). L’Espace a donc choisi de présenter une exposition entièrement consacré à Paul Rebeyrolle, en faisant ressortir près une cinquantaine d’œuvres des fonds permanents. 

Pour le musée c’est “le rassemblement extraordinaire et unique en France d’un tel nombre d’œuvres de l’artiste, dans un écrin architectural ancré au milieu d’une nature toute limousine.”

Le lac de Vassivière, près d’Eymoutiers. Photo Eva Avril.

Nathalie Rebeyrolle, présidente de l’Espace Paul Rebeyrolle, écrit :

Mon père a toujours dénoncé la folie des hommes, la torture, les abus de pouvoirs. Pour moi, c’est un peintre intemporel. Il ne faisait pas de jolis tableaux, il faisait des tableaux qui disent.

Paul Rebeyrolle nous a quitté en 2005 en laissant derrière lui une œuvre immense tant par sa taille que par l’énergie qu’elle dégage.

L’exposition du fond permanent de l’Espace Paul Rebeyrolle est à visiter jusqu’au 30 décembre 2020, tous les jours aux horaires habituels d’ouverture.

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