Marc Petit – Le testament d’Ausone

Par Denis Montebello

Photo Jean-Luc Chapin

La toponymie n’est pas une science exacte. Loin de là. Ceux qui y cherchent des traces du passé, des vestiges sinon des témoins de l’histoire, des preuves, brandissent le plus souvent de pauvres trophées.

On ne se demandera donc pas quel lieu-dit cela donne aujourd’hui, Lucaniacum, si c’est Lugaignac (près de Branne, sur la Dordogne) ou Cagnac (au nord de Bourg-sur-Gironde, sur le territoire de la commune de Lansac), on ne situera pas sur la carte le domaine d’Ausone. On dira seulement que c’est où il a son jardin, entre blés et figuiers, où il écrit, bercé par le va-et-vient des eaux du fleuve, et vu de là, « le monde entier est lui-même un jardin ». Et le passé présent. Le proche comme le lointain. Et l’avenir à qui il s’adresse dans sa dixième et dernière lettre : Au pays à naître.

Il, c’est celui qui dit Je dans Le Testament d’Ausone, le roman de Marc Petit que publie Le festin. Marc Petit s’inscrit dans les pas d’Ausone, il met ses mots dans les mots du poète qui chantait « cette terre d’Aquitaine aimée des dieux », mais aussi la « douce Moselle aux brumes vertes, cousine germaine de ma Garonne ». Marc Petit s’installe dans le jardin d’Ausone, « face à la belle nature du Pays des Eaux, dans sa douce lumière ». « Auprès, une source, un puits peu profond, un fleuve limpide et navigable; plus loin, ni mer ni fleuve, où les deux se mélangent, les eaux de l’estuaire couleur de lait miellé, aux épais limons ». Il suit ce génie qu’il ne sait pas comment nommer, dont il ne sait s’il est dieu ou déesse, serpent ondoyant ou dauphin débonnaire, doux ou amer. « Son flux et reflux m’amène et me remmène là d’où je viens, là où je vais, du pays des souvenirs à celui des choses qui ne sont pas encore. »

Dialogue avec l’absent

De fait, les dix lettres qui constituent ce livre ont pour destinataires Arborius, son grand-père, venu d’Autun à Bordeaux et qui n’a pas renoncé aux « anciennes croyances ». Bien que Tibère eût interdit, par sénatus-consulte, « aux druides, aux augures et aux médecins traditionnels gaulois d’enseigner et d’exercer leur art ». Julius Ausonius, son père, et Hilaria qui a quitté ce monde il y a longtemps. Sabina, sa tendre épouse, son âme enfuie. « C’est toujours au présent que l’on écrit aux morts, comme si le fait de s’adresser à eux avait le singulier pouvoir de les faire revivre, le temps pour eux d’entendre les mots que nous leur disons, sans qu’ils puissent répondre. »

Ces lettres, on l’a compris, sont un dialogue avec l’absent. Un absent qui est dans la septième lettre Virgile – qu’il imite dans sa poésie, à qui il a emprunté des vers (de l’Énéide) pour composer un poème obscène, « ce trop fameux ‘“Centon nuptial” qui me valut une scabreuse renommée et l’hostilité des évêques ». Que penserait Virgile de ce poète (lui-même) « qui dans son Technopaegnion, s’amusait à clore chacun de ses vers sur un mot d’une seule syllabe fournissant le début du vers suivant? » Qu’il est en train d’inventer l’Oulipo, ou qu’il continue à transmettre, déguisé en professeur de rhétorique puis en poète savant, volontiers hermétique, le savoir interdit des druides, et désormais combattu par les évêques ?

Nous sommes, avec Ausone, à un tournant, et c’est ce que montre la lettre suivante, À Paulinus, à celui qui fut son élève et qui deviendra Paulin de Nole ou saint Paulin. Il a renoncé à l’existence dorée des grands propriétaires, à la poésie profane et à une amitié qui n’était peut-être que littéraire, une tradition qu’il abandonnera comme les autres dans sa conversio. Qu’Ausone veut à tout prix empêcher, en l’arrachant « aux déserts de la brûlante Espagne », et surtout à ces insensés qui adorent ce Moloch et « qui ont juré de nous gâcher le plaisir d’être vivants ».

Cueillir le jour comme une figue

Lui est un chrétien modéré, qui voit en Jésus un nouveau Socrate, un nouvel Orphée, le dernier des dieux (qui préparaient, pour les derniers arrivés et d’ailleurs, sa venue), l’accomplissement d’une prophétie qu’il a lue dans Virgile, « dans les vers sibyllins de ta quatrième églogue, parlant d’une Vierge et d’un enfant à naître qui rétablira l’Âge d’Or ».

Dans cette lettre, il invite Paulin à revenir au pays de ses pères, à renouer avec la vie. À cueillir le jour comme une figue, une de ces figues que l’été a cuites et qui fera, aussi bien que le vin de sa vigne, le soleil nouveau tous les jours. À ne pas oublier « les huîtres du pays des Médules (du Médoc), meilleures que celles de Baïes ». Ni la beauté.

« Je ne sais pas ce que c’est que la beauté, moi qui n’ai vécu que pour elle: comme la musique, quelque chose tissé de temps qui échappe au temps. »

 


Le Testament d’Ausone, de Marc Petit, Coll. « Les Merveilles », Le festin, 160 p.,  15 €

ISBN : 978–2-36062–187-3

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