Les journaux des unités : l’exemple du bulletin Foch

Une du bulletin hebdomadaire Foch n° 16. Fonds du Service historique de la Défense, photo Stéphane Weiss.

Par Stéphane Weiss

À l’instar d’autres collectifs militaires du xxe siècle, certaines unités françaises des fronts de l’Atlantique ont créé leurs propres journaux. Cette presse a circulé au sein des unités, en complément de la presse nationale ou régionale. Outre une publication officielle de l’état-major des Forces françaises de l’Ouest (le Bulletin des Forces françaises de l’Ouest), plusieurs bulletins régimentaires ont fait leur apparition durant l’automne 1944 : l’hebdomadaire Foch du régiment éponyme, l’hebdomadaire La Digue des Forces françaises de l’Aunis, le bimensuel Sans-Culotte du 107e RI charentais, l’hebdomadaire Audace du 108e RI périgourdin et deux journaux édités au 50e RI périgourdin, Le “RAC” déchaîné et Forces Françaises.

Cette presse n’a pas été vue d’un bon œil. En décembre 1944, les ministères de la Guerre et de l’Information ont demandé sa suppression, officiellement en raison de la pénurie de papier. En conséquence, pour les fronts charentais, le colonel Henri Adeline a demandé à ses subordonnés de ne conserver que la parution du journal Forces Françaises édité par le 50e RI et labellisé en tant que «journal des FFO». Cette injonction est cependant restée lettre morte. Les bulletins Foch et Audace ont perduré jusqu’à la fin de la guerre. Quant à La Digue, sa parution n’a cessé qu’à la mi-mars 1945, après un rappel à l’ordre de l’état-major des FFO.

Le Service historique de la Défense conserve une collection presque complète du bulletin Foch. Ce journal constitue une source de premier choix sur le quotidien des combattants des fronts de l’Atlantique, tout en étant révélateur des aspirations de ses auteurs.

Environnement de publication

Le bulletin Foch a été publié de décembre 1944 à mai 1945 au sein du régiment Foch, issu d’un maquis charentais du même nom. Formé à la fin de l’année 1943 par la réunion de plusieurs groupes résistants du nord du département de la Charente, le maquis Foch a pris son nom en juin 1944. Notamment encadré par d’anciens officiers du 30e bataillon de chasseurs basé à Confolens en 1940–1942, il a mené tout au long de l’été 1944 une activité d’embuscades le long de route nationale 10 Bordeaux-Paris. Le 1er septembre, il a occupé Ruffec puis s’est avancé en direction de la Charente-Maritime.

Une du premier bulletin hebdomadaire Foch. Fonds du Service historique de la Défense, photo Stéphane Weiss.

Rassemblé à Aulnay-de-Saintonge sous les ordres du lieutenant-colonel FFI Auger, le maquis, renommé «régiment Foch», s’est renforcé par l’intégration de groupes locaux. Il a ensuite rejoint le front de La Rochelle, avec un effectif de 1 500 hommes. Son effectif a toutefois fondu de 40 % lors de la signature des engagements dans l’armée, se stabilisant au voisinage des 900 hommes, soit la taille d’un bataillon. Durant l’automne, l’unité a simultanément porté les appellations de «régiment Foch», «bataillon Foch» et «123e régiment d’infanterie», en référence à la garnison rochelaise d’avant-guerre. Sur le front rochelais, l’unité s’est illustrée par ses qualités manœuvrières lors des attaques allemandes du 15 décembre 1944, à Bouhet et au Gué‑d’Alleré, et les 20 et 21 janvier 1945, à Marans. En février 1945, elle a rejoint le front de Royan où elle a participé aux opérations offensives du mois d’avril, ayant été entre-temps renommée 3e bataillon du 6e régiment d’infanterie.

Le bulletin édité au sein de cette unité est une initiative de son état-major. Son pilotage a été confié à un officier, qualifié de gérant, le capitaine Tixier. Le premier numéro est paru le 3 décembre 1944, suivi de 22 autres numéros hebdomadaires jusqu’au 5 mai 1945. L’impression a été confiée à des imprimeurs privés, d’abord à Niort puis à Saintes à partir du numéro 4. Dans un contexte de manque de papier, les premiers numéros ne comptaient que deux pages, en recto-verso, avant de passer à quatre pages à compter du numéro 8.

Contenu initial

Le 3 décembre 1944, le premier numéro a inscrit le journal dans le «tournant véritable de l’histoire du Régiment» : à la charnière de «l’épopée quasi fabuleuse du maquis du groupe Foch» et de sa transformation escomptée en une unité de l’armée régulière. Dans cette optique, les numéros 4 et 5 des 23 et 30 décembre accordent une large place à l’évocation des combats du 15 décembre, rendant hommage aux 21 soldats du régiment morts à cette occasion et reproduisant leur oraison funèbre. Les numéros 9 et 10 des 29 janvier et 3 février 1945 se font l’écho des félicitations officielles reçues par le régiment à l’issue des combats de Marans : celles du colonel Félix Chêne, commandant le secteur de La Rochelle, qui a ordonné le 23 janvier une salve sur toute la ligne de front en l’honneur du régiment (n° 9), celles du général de Larminat, qui a cité le régiment en exemple à l’échelle des FFO (n° 10). De même, le numéro 16 du 17 mars, titrant «Un grand jour pour Foch», salue la remise au régiment de la croix de guerre avec étoile d’argent.

Outre ces aspects et des nouvelles de guerre issues des bulletins officiels, le journal a accordé une large place à une production propre : un éditorial hebdomadaire (d’expression très favorable au gouvernement), des rubriques pratiques («Les conseils du mécano», «Les conseils du vieux Toubib»…) et de la détente. Cette dernière a été exprimée sous forme d’humour et de poèmes : en moyenne une pleine page par bulletin, pour 31 rubriques d’histoires drôles et 15 poèmes publiés en 21 numéros, sans compter les rubriques pratiques au ton souvent humoristique.

Une du bulletin hebdomadaire Foch n° 5. Fonds du Service historique de la Défense, photo Stéphane Weiss.

Les histoires drôles publiées regroupent pour l’essentiel de classiques blagues de Toto, des histoires de bègues, quelques histoires de femmes et les aventures bougonnes du Capitaine Ronchonnot. Cet humour générique a côtoyé un humour spécifique, inspiré du quotidien des soldats du régiment Foch : les trois emplois des grenades (défensif, offensif et pour la pêche), diverses péripéties des avant-postes et quelques tribulations galantes. Les Allemands sont totalement absents de ces histoires drôles. Quant aux poèmes, ils sont essentiellement constitués de «portraits rimés» d’officiers, indiquant une certaine liberté de ton à leur égard.

Les éditoriaux des premiers numéros ont abordé des sujets polémiques, traduisant un certain désarroi de la petite communauté combattante à l’égard du reste de la population. L’éditorial du 17 décembre (n° 3) invite ainsi les anciens FFI à conserver une certaine dignité vis-à-vis des civils qui «ne sont pas des traîtres» mais qui «ne font pas la guerre», non sans leur reprocher un «esprit de sacrifice [qui] s’arrête à la porte de l’épicier». Quant à l’éditorial du 30 décembre (n° 5), il verse dans l’indignation : il juge «inadmissible, immoral et scandaleux» que «des millions de soi-disant Français, installés avec un égoïsme féroce dans leur petite vie tranquille, leurs combinaisons malpropres de marché noir à outrance, puissent tranquillement et en toute impunité se livrer à leurs occupations malpropres», qui plus est «sous le couvert plus ou moins fallacieux de passé résistant et de soi-disant services éminents rendus au pays». Et d’accuser «tous ces salopards […] d’arborer force cocarde tricolore et force croix de Lorraine».

Mutations

À partir du mois de janvier 1945, le bulletin Foch a vu son contenu évoluer : les productions spécifiques ont progressivement laissé la place à des reproductions de tout ou partie d’articles de la presse nationale. Citons une interview du ministre de la Guerre André Diethelm (n° 9 du 29 janvier), un article intitulé «Pour une France nouvelle» reprenant les grandes lignes d’un discours du général de Gaulle prononcé le 2 mars 1945 (n° 15 du 10 mars), ainsi qu’une série de quatre articles sur le devenir de l’Allemagne pour l’après-guerre (du n° 6 du 6 janvier au n° 12 du 17 février). Ces articles portent des signatures de la presse politique réapparue à Paris : Albert Bayet du journal L’Action, Yves Helleu de l’hebdomadaire Carrefour

Une du bulletin hebdomadaire Foch n° 23. Fonds du Service historique de la Défense, photo Stéphane Weiss.

La mue s’est accentuée en mars 1945, avec une série d’articles sur les traditions militaires, les chansons de marche et l’histoire militaire du 6e régiment d’infanterie, au sein duquel le bataillon a été intégré. La période FFI n’est alors plus abordée qu’en termes de «folklore FFI», sous forme de chansons, telles le «Chant des Partisans» publié dans le numéro 22 du 28 avril.

Diversité éditoriale

Les journaux édités au sein des unités des FFO constituent des sources historiques de premier ordre. Le bulletin Foch offre notamment un riche contenu, déjà mis en exergue dans le numéro 121 de L’Actualité Nouvelle-Aquitaine, au sujet d’une fable consacrée à la gale.

Ces journaux ne constituent pas la seule catégorie de productions éditoriales nées au sein des FFO en 1944–1945. L’état-major de la 18e région militaire de Bordeaux a mis son imprimerie, constituée de machines allemandes récupérées, à la disposition de l’état-major des FFO pour l’édition de documents techniques en nombre croissant : 28 productions imprimées en février 1945, 78 en mars, 125 en avril et 124 en mai. Parmi ces productions a figuré un autre journal singulier : un authentique faux périodique en langue allemande, destiné à démoraliser les garnisons allemandes, Das Festungsblatt, qui sera abordé dans une future chronique.

Docteur en histoire contemporaine et chercheur associé au Centre de recherche interdisciplinaire en histoire, histoire de l’art et musicologie (Criham), Stéphane Weiss conduit depuis 2008 une recherche sur les dynamiques régionales du réarmement français de 1944–1945 et de sortie de guerre des Forces françaises de l’intérieur (FFI). Il a notamment publié en 2019 un ouvrage consacré au quotidien et à la mémoire des combattants français des fronts de l’Atlantique : Les Forces françaises de l’Ouest — Forces françaises oubliées ?, Les Indes savantes, 220 p., 22€.

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