Les «héritières» du Moyen Âge

Rouleaux concernant les dames, les garçons et les filles, enquête de 1185, The national Archives, Londres, Fonds E 198/1/2, photo de John Walmsley publié dans son édition de 2006 aux éditions ACMRS, Tempe, Arizona.

Par Émilie Margaix

Aliénor d’Aquitaine est aujourd’hui considérée comme l’un des exemples les plus explicites du pouvoir féminin au Moyen Âge. La fascination qu’elle exerce aujourd’hui est due à la position que cette dernière a occupée à la tête de deux des plus grands pays européens du xiie siècle : les royaumes des Capétiens et des Plantagenêts. Le fait qu’elle ait été successivement Reine de France et d’Angleterre est un cas unique, inégalé même de ses homologues masculins. Ces rôles ont parfois éclipsé dans les mémoires le fondement de son pouvoir : l’héritage du duché d’Aquitaine. En tant que duchesse d’Aquitaine, Aliénor dirige l’un des espaces les plus riches d’Europe allant de la Vendée actuelle, en comprenant l’Auvergne, et descendant jusqu’aux Pyrénées. Cet exemple éblouissant, nous aveugle parfois au point d’oublier que le xiie siècle regorge de cas similaires : Agnès de Ponthieu hérite de son père le Comté de Ponthieu en Normandie ; Isabelle de Clare reçoit de ses parents les plus grands domaines en Irlande ; Isabelle de Gloucester est l’une des héritières les plus importantes du pays de Galles.

La multiplication de mentions relatives aux problématiques des biens féminins dans les diverses sources montre non seulement que les femmes n’ont jamais été exclues totalement des lignes de succession mais que les héritages sont nombreux, complexes et multiformes.

L’héritage renvoie d’abord à une notion matérielle. Il s’agit souvent de biens fonciers ou pécuniaires qui sont accordés aux femmes dans des cas précis. Dans l’aristocratie, les filles héritent du domaine de leur père en l’absence d’un frère : elles ont la préséance sur toute parentèle masculine indirecte même sur leur oncle. Elles sont ainsi les garantes de la transmission de leur terre à travers les différentes générations. Ainsi Agnès de Ponthieu éleva son fils sur son propre domaine avec l’accord de son mari afin que l’enfant se familiarise l’héritage maternel. La mère assure donc la bonne transmission des terres auprès de son fils. Cependant, la majorité des héritages féminins proviennent des terres des veuves. Au xiie siècle, lors d’un mariage, l’époux se doit d’assurer l’avenir de sa femme en lui constituant un douaire. Il s’agit d’un ensemble conséquent de biens pris sur les propres richesses du mari qui reviendront à son épouse au moment de sa mort et cela durant la vie entière de la femme. Les enquêtes de recensement de l’époque montrent la diversité matérielle de ces biens. En 1184, on y mentionne que Mathilde de la Haye, veuve de 57 ans, possède des terres en douaires qui lui permettent d’avoir des revenus annuels de 30 livres qui comprennent notamment 60 moutons, 10 truies et un verrat. Dans la même enquête, Matilde comtesse de Chester obtient 40 livres par an avec un bétail de quatre vaches, un taureau, quatre truies, un verrat et 500 moutons. La mortalité masculine étant importante à cette époque (décès lors de campagne militaire, maladies ou tournois), les veuves forment ainsi une part importante et non négligeable de l’échiquier politique. Il convient cependant de pas oublier les classes sociales moins élitaires : des cas moins visibles mais tout aussi importants, car ils structurent la majorité de la population médiévale. Les femmes des artisans et des commerçants peuvent hériter de l’affaire de leur mari. Dans les classes rurales, les femmes ne sont pas exclues dans la succession des biens familiaux.

 Empreinte de sceau Isabelle d’Angoulême, charte de 1227,  Archives nationales de France, Paris , J 628, n°10.

Transmission du prestige

Dans les milieux proches des cercles du pouvoir, l’héritage comprend aussi le titre qui symbolise la charge, le rang et le statut du dirigeant. La particularité du Moyen Âge central est de voir apparaître la pérennité de la transmission des titres de noblesse aux femmes. Si depuis l’Antiquité les femmes ont accès à des qualifications honorifiques, le Moyen Âge voit émerger une féminisation systématique des titres de noblesse. Les travaux des historiens des dernières années ont montré que cette transition apparaît à la fin du haut Moyen Âge. Le morcellement des grands domaines royaux à cette période renforce les pouvoirs locaux. Les seigneurs de ces nouveaux espaces cherchent à affermir leurs pouvoirs symboliques en reproduisant le modèle des familles royales et princières. Ainsi, les femmes n’apparaissent plus comme les épouses ou les filles du prince, du duc ou du comte mais en tant que princesses, duchesses ou comtesses. La reconnaissance d’un rang propre leur permet de s’intégrer plus directement dans l’exercice des pouvoirs seigneuriaux et leur confère plus d’influence dans l’administration du domaine, voire des responsabilités militaires. La systématisation de la transmission des titres de la parentèle masculine à la parentèle féminine est visible dans la création des sceaux où les femmes affichent leur statut, symbole du pouvoir qu’elles détiennent. À l’instar de leur homologue masculin, leur titulature complète y est souvent mentionnée.

L’héritage comprend aussi une notion plus symbolique mais cruciale qui est la transmission du lignage qui compose l’identité de la noblesse médiévale. Les femmes occupent une place centrale dans la transmission du sang car elles structurent l’espace familial. Elles transmettent ainsi le prestige de leur famille par le mariage. Plus un homme cherche à s’élever dans la société, plus ce dernier cherche à épouser une femme qui lui est supérieure socialement. Cela est notamment visible quand Guillaume le Marechal, chevalier au service du roi Henri II, épouse la comtesse Isabelle de Clare. Cette dernière descend directement des rois irlandais de Leinster alors que Guillaume est le cadet d’une famille de nobles normands. Cette différence de rang engendre un équilibre des pouvoirs au sein du couple qui est visible dans la gestion des actes du domaine. Le mari mentionne dans plusieurs documents le consentement de son épouse pour effectuer une transaction.

Relevé du sceau d’Aliénor d’Aquitaine fait par Rogerii de Gaignieres, 1er sceau du Chartrier de Fontevrault, 1152–1154,  Bnf ms. 5419, p.70. 

L’héritière type n’existe pas

En effet, les héritages féminins sont multiformes et complexes. La société médiévale est une société de transmission. L’identité d’un individu au Moyen Âge est majoritairement construite par son héritage familial. Dans ce cadre, les femmes occupent une place prépondérante à plusieurs échelles et sous divers liens. Le père transmet à la fille, l’époux à l’épouse mais celle-ci transmet aussi au mari et la mère à son fils. La transmission des héritages féminins fut l’un des enjeux politiques les plus importants du xiie siècle. Les particularités et les complexités qui composent les héritages féminins ont permis de construire les identités aristocratiques tout au long de l’époque médiévale, et à l’instar d’Aliénor d’Aquitaine, de modeler le paysage politique de leur époque.

Émilie Margaix est doctorante au Centre d’études de civilisation médiévale (CNRS, université de Poitiers). Sa thèse s’intitule “Le pouvoir et les héritages féminins : transmission, protection et contrôle dans les espaces normands et angevins, de la conquête normande à la Magna Carta”, sous la direction de Martin Aurell et Harmony Dewez.

Cet article a été écrit dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique avec l’École doctorale Humanités et SSTSEG des universités de Poitiers et Limoges.

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