« Le Graal, c’est un bocal à anchois. »

Galaad et Perceval priant, ms. fr. 122, fol. 265v., 1345/45, BNF.

Par Lucie Fournier.

Depuis neuf siècles, le Graal nourrit l’imaginaire contemporain. Fantasmées, ses représentations contribuent au développement du médiévalisme populaire. Comment était-il perçu à l’origine par les enlumineurs et qu’en est-il plusieurs siècles plus tard ?

Si les contemporains que nous sommes imaginent le Graal sous forme de calice sacré, il n’en a pas toujours été ainsi. Avant d’être un symbole de la chrétienté, le terme, d’origine païenne, désignait un plat sur lequel la nourriture se régénérait constamment. C’est Chrétien de Troyes qui, le premier, intègre le Graal comme objet sacré dans son roman Perceval ou le Conte du Graal (xiie s.). Mais c’est la thèse que propose Robert de Boron au xiiie siècle qui devient rapidement la plus courante. Il associe le Graal à un calice dans lequel Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang du Christ crucifié. Il s’agit de l’apparition matérielle d’une valeur spirituelle, que seul le chevalier le plus pur et le plus désintéressé peut voir. Les enlumineurs tentent alors de représenter cet objet dans toute sa sacralité. Il sert ainsi la compréhension des épisodes évoqués, tout en complétant le sens liturgique des scènes.

Dans les enluminures, le Graal prend la forme d’un calice, objet utilisé lors de la messe eucharistique. Les différences se trouvent dans les détails qui lui sont apportés. L’enlumineur peut insister sur la toute-puissance de l’objet en ajoutant des motifs liés à l’architecture ou à la royauté (associés à la Jérusalem Céleste, notion primordiale pour les chrétiens). D’autres exemples montrent une hostie ou même le Christ baignant dans le calice. Par ces détails, le peintre rappelle au lecteur la double nature de ce dernier et le rôle de l’objet (consécration). Enfin, plusieurs enlumineurs le présentent apporté par des anges qui peuvent tenir des encensoirs. Parfois, il est tenu par la main de Dieu lui-même. L’objet peut même être voilé, comme lors du rite de l’offertoire. Au Moyen Âge, le regard est actif, voir le Graal dans un manuscrit est aussi concret que voir le calice lors de la messe. Ainsi, par ces mises en scène, l’enlumineur permet au lecteur de réitérer la liturgie eucharistique à chaque fois qu’il regarde l’image.

Perceval et Hector de Mares guéris par le Graal, ms. fr. 101, fol. 185, 1er ¼ du XVe s., BNF.

« Le Graal, c’est notre grandeur. » — Arthur, Kaamelott, Alexandre Astier.

L’intérêt qu’ont porté les contemporains au calice au fil du temps le rend difficile à matérialiser au cinéma. Les réalisateurs doivent trouver un système pour que son apparition provoque un effet grandiose.

Certains cinéastes décident de ne faire apparaître le Graal que ponctuellement. C’est le cas de Richard Thorpe dans Les chevaliers de la Table Ronde. Il opte pour un montage cinématographique, une apparition sous forme de projection. Il s’agit de la dernière scène, le Graal sert à la fois de dénouement et d’ouverture. Notons que cette projection est relativement innovante, en 1953, pour l’un des films faisant la renommée du technicolor. Quelques années plus tard, en 1975, les Monty Python explorent aussi la technique du montage dans leur film Sacré Graal !. Ils font apparaître un Graal dessiné, tantôt sur des nuées du même style, tantôt sur un fond filmé. Dans les deux cas, la distance entre le monde humain et divin est conservée, rappelant au spectateur l’inexistence de l’objet.

Le Graal face à Galaad, Sacré Graal !, Monty Python, 1975.

D’autres cinéastes portent une réflexion sur la matérialité du Graal, sur les notions de présence et d’absence. Éric Rohmer, dans son film Perceval le Gallois (1978), est celui qui reste le plus proche de la théologie médiévale. Faisant réciter presque tel quel le texte de Chrétien de Troyes à ses acteurs, il trouve divers stratagèmes pour faire de la scène où apparaît le Graal une scène qui semble transcender le temps. Trois panoramiques soulignent son passage lors du repas que partage Perceval avec le roi pêcheur. La jeunesse et la naïveté du chevalier sont soulignées à la fois par sa posture mais aussi par la voix off qui nous permet de pénétrer dans ses pensées. À travers Perceval, Éric Rohmer questionne les espaces, le temps et la manière dont ils s’entremêlent.

Cette problématique de la présence du Graal est profondément étudiée dans le film de John Boorman, Excalibur (1981). Il fait apparaître le Graal à plusieurs reprises et sous différentes formes. L’une des scènes est relativement forte visuellement. Le calice apparaît à Perceval selon un principe de flou et de lumière excessive, que Boorman rend à l’aide de filtres. À la parole du chevalier, le Graal déverse du sang – celui du Christ – et, progressivement, devient opaque. Ainsi, l’objet est réel, palpable et présent dans le monde. Ce n’est qu’à ce moment que Perceval peut le saisir. Boorman imagine un Graal à la fois présent et absent qui finalement est l’un des fils conducteurs du film.

Le Graal face à Perceval, Excalibur, John Boorman, 1981.

Enfin, une question subsiste : devons-nous toujours matérialiser les choses pour les rendre présentes dans les œuvres audiovisuelles ? À cela Alexandre Astier répond non dans son œuvre Kaamelott (2005–2009). Dans cette série, le Graal n’est jamais montré, mais souvent évoqué. Les chevaliers parlent de « récipient », de « saladier », de « pierre incandescente », de « bocal à anchois » ou bien même de baignoire. C’est par le discours qu’il devient omniprésent. Le spectateur est libre d’y voir ce qu’il souhaite.

Synonyme d’unité, de paix, le Graal promet une cohésion éternelle au royaume et met les personnages au défi. Au Moyen Âge, les enlumineurs ne le peignent pas seulement parce qu’il est présent dans l’histoire, mais aussi parce qu’il permet de révéler les concepts liturgiques. Il lie significativement la légende arthurienne et la chrétienté. Dans les œuvres contemporaines, cet objet est souvent présent, mais il perd de son symbolisme religieux. Clé de l’histoire, les cinéastes explorent les possibles pour lui rendre sa grandeur.

Ces constats nous poussent à nous demander si cet objet que recherchent corps et âme les chevaliers, annonciateur d’harmonie, n’est pas en réalité déjà présent parmi eux ? N’est-il pas seulement image des sociétés cherchant toujours un bonheur infini qu’elles trouvent déjà en leur sein ? Le réel Graal n’est-il pas leur union, leur force ? Ainsi, il peut tout à fait être un bocal à anchois, sa mise en images tient, à toute époque, du symbolisme et de la métaphore.

Cet article a été réalisé lors d’un séminaire de médiation et d’écriture journalistique dans le cadre du master histoire de l’art, patrimoine et musées de l’université de Poitiers.

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