Homo luzonensis, nouveau venu

L'actuelle région de Callao où vivait Homo luzonensis il y a 50 000 à 67 000 ans. Photo Florent Détroit, Callao Cave Archaeology Project

Par Martin Galilée

On ne sait pas comment ils sont arrivés là ni ce qu’ils sont devenus : des hominines nouvellement découverts, de l’espèce Homo luzonensis, ont vécu sur la grande île de Luçon, aux Philippines, il y a entre 50 000 et 67 000 ans. La découverte est le fruit d’une longue collaboration internationale à laquelle ont pris part deux chercheurs de la Nouvelle‐Aquitaine.

Les fouilles de la grotte de Callao.
Photo Armand Salvador Mijares, Callao Cave Archaeology Project

Fruit d’une recherche portée par le Muséum national d’histoire naturelle, la découverte d’Homo luzonensis dans la grotte de Callao, sur l’île de Luçon aux Philippines est publiée dans Nature le 10 avril 2019. Un premier fossile a été mis au jour en 2007, puis d’autres en 2011 et 2015. La grotte de Callao était connue depuis 1979, mais les chercheurs sont revenus suite à la découverte d’Homo floresiensis sur l’île de Florès en 2004. Florès et Luçon offrent une configuration similaire : une île qui n’a jamais été en contact avec les îles environnantes depuis des millions d’années. Impossible de traverser les mers à pied sec. Il se trouve que l’isolement favorise l’apparition de nouvelles espèces par le phénomène d’évolution insulaire, donnant lieu notamment au nanisme ou au gigantisme. La Crête a ainsi hébergé des éléphants nains. À Florès, les rongeurs ont évolué vers un gigantisme dû à l’absence de grands carnivores. On trouve à Luçon des espèces endémiques telles que cerfs et sangliers des Philippines. Alors pourquoi pas une espèce humaine ? «Il y avait en 2004 des réticences à accepter qu’une espèce d’hominine puisse être assujettie aux mêmes règles évolutives que le reste du règne animal», nous confie Guillaume Daver, maître de conférences au laboratoire Palevoprim, CNRS/université de Poitiers, formé comme son collègue au Muséum national d’histoire naturelle. Précisons que les hominines sont des primates plus proches des humains que de n’importe quel autre primate. L’idée s’est néanmoins révélée fructueuse, révélant à Luçon un hominine inconnu, comme à Florès. Deux espèces différentes émergées de mécanismes évolutifs similaires.

Animation 3D de phalanges de pieds, à gauche d’Australopithèque, au centre d’Homo luzonensis, à droite d’Homo sapiens. L’os d’Homo luzonensis présente une courbure très marquée et des insertions très développées pour les muscles assurant la flexion du pied. Ces caractéristiques n’existent pas chez l’Homo sapiens. Cette phalange ressemble en revanche fortement à celles des Australopithèques, connus uniquement en Afrique et à des périodes bien plus anciennes (environ 2 à 3 millions d’années).
Callao Cave Archaeology Project

«Identifier une nouvelle espèce avec si peu de matériel a été possible parce que nous avons été chanceux, explique Guillaume Daver. La combinaison de caractères est unique et ne se retrouve chez aucune autre espèce connue d’hominine.» Les chercheurs n’ont en effet à leur dispositions que treize petits fossiles (de pieds, mains et dents et un bout de fémur) qui sont incompatibles entre eux au regard des espèces actuellement connues. Il s’agit donc d’une nouvelle espèce, assignée au genre Homo. Guillaume Daver, spécialisé dans l’anatomie et le post‐crânien, en a étudié les phalanges. «Mon dada, c’est les mains et les pieds.» Il les compare à celles d’Australopithèques.

Modélisation 3D avec animation de segmentation d’une phalange d’Homo luzonensis.
Callao Cave Archeology Project

Clément Zanolli, paléoanthropologue au laboratoire Pacea, CNRS/université de Bordeaux, est spécialiste des dents. Leur fossilisation en endommage l’extérieur, mais à l’intérieur, protégés, se trouvent plusieurs tissus durs minéralisés. La morphologie de l’interface entre émail et dentine demeure ainsi intacte et observable par microtomographie aux rayons X. «Cette morphologie est diagnostique pour différentes espèces humaines», explique Clément Zanolli. La dentition d’Homo luzonensis est aux yeux des paléoanthropologues un mélange de moderne et de très archaïque. Les prémolaires pourraient être de taille Homo sapiens mais possèdent trois racines, ce qui évoque l’Australopithèque ou un hominine qui aurait vécu il y a 2 à 4 millions d’années. Les molaires sont elles très petites et ont une morphologie très simple, plus proche de celles de sapiens. La proportion des dents les unes par rapport aux autres évoque le Paranthrope, un Australopithèque robuste.

Ce mélange de moderne et d’archaïque est encore inexpliqué. «Des caractères archaïques peuvent réapparaître du fait de l’isolement insulaire mais, indique Guillaume Daver, revenir à quelque chose de tout à fait identique à ce qu’on connaissait et qui a disparu est vraiment peu probable.» Ces caractères peuvent aussi avoir été préservés durant des centaines de milliers d’années, ce que des fossiles pourraient prouver. Des caractères archaïques qui ne présentent pas de désavantage évolutif, comme les muscles moteurs des oreilles qui ne servent à rien chez les humains modernes, peuvent ainsi se maintenir.

Modélisation 3D de prémolaires et molaires ayant appartenu au même individu Homo luzonensis. Les prémolaires sont dotées de deux à trois racines alors que chez Homo sapiens il n’y en a qu’une, parfois deux. Par ce caractère et par la morphologie de l’émail et de la dentine, les prémolaires d’Homo luzonensis se rapprochent donc de celles des Autralopithèques et espèces anciennes du genre Homo, telles Homo habilis et Homo erectus. En revanche, les molaires sont très petites et ont une morphologie très simple, plus proche de celle d’Homo sapiens. Un individu possédant ces caractéristiques combinées ne peut donc être classé dans aucune des espèces connues aujourd’hui.
Callao Cave Archaeology Project

L’arrivée d’Homo luzonensis sur l’île de Luçon demeure également mystérieuse. Le continent est à au moins 400 km. Même si d’autres îles sont plus proches, elles n’ont jamais été accessibles par la terre. Difficile d’imaginer la construction de radeaux, mais à l’occasion d’événements tectoniques majeurs, de larges portions de sol se détachent parfois du continent et sont portées vers le large comme des radeaux naturels. Scénario improbable selon Guillaume Daver car il faut quand même plusieurs dizaines d’individus pour peupler une région. Par ailleurs, quelques outils archaïques datés d’il y a 700 000 ans ont été retrouvés en 2018 à 30 km de la grotte de Callao, proches d’une carcasse de rhinocéros manifestement dépecée avec de tels objets. On peut donc imaginer qu’un isolat d’hominines a vécu sur Luçon depuis au moins cette période. Il est par ailleurs difficile de déterminer à quoi Homo luzonensis ressemblait, comment il se déplaçait ou comment il mangeait. Alors que nous apporte aujourd’hui cette découverte ? Une autre image du genre Homo : «En l’espace de quelques décennies seulement le nombre d’espèces fossiles d’hominines que l’on connaît a quasiment triplé, répond Clément Zanolli. Nous sommes une famille bien plus large et complexe qu’on ne le pensait». Beaucoup reste sans doute à découvrir. «Avec Homo floresiensis en 2004, Homo naledi en 2015 (Afrique du Sud) et maintenant Homo luzonensis cela fait trois nouvelles espèces en quinze ans», s’enthousiasme Guillaume Daver.

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