Georges‐Emmanuel Clancier — Dernière halte dans l’été

Photo Xavier Zimmermann.

Par François‐Jean Authier

 

Merci pour la voix qui bruit, chuchote, crie
Et prend forme, nom et mémoire d’un poète
(Et la musique de son ombre, la blessure de sa joie),
Merci pour la longue plainte aussi bien que l’éloge
(Et le chemin, le charroi, le halage, le cortège),
Merci pour la voix solennelle, familière et son extrême aveu.

Georges‐Emmanuel Clancier, Le Paysan céleste.

 

Nous avons failli croire qu’il était éternel. Immortel, c’est un peu vivre à crédit. On ne sait jamais. Autant payer son loyer des saisons et des heures. Au‐delà de cent ans, chaque jour vaut une éternité. Et cette douce respiration qui s’interrompt à jamais, dans une nuit de juillet sans fin, comme une bougie qui s’éteint, nous ramène à la fragilité du sursis. Né à Limoges chez les obscurs et les sans‐grade d’une famille qui connut plus de paysans et de porcelainiers que de bourgeois et de notables, à la fin du xixe siècle, en cette année 1914 où débute vraiment le suivant, dans la mitraille et le sang, Georges‐Emmanuel Clancier est mort dans le futur, dans l’élan mystérieux d’un xxie siècle méconnaissable, car non encore advenu. Cette biographie donne le vertige. Elle coud les époques, les âges et les hommes. En cela elle invite à l’humilité. Cet homme malicieux et tendre jusqu’à l’apesanteur de la vieillesse extrême, ignorait la haine, les mesquineries de la carrière ou le prurit de la gloire. Obscurci par le mal et le malheur où lui semblait invariablement s’anéantir peu à peu la planète, il demeure pourtant cet éternel enfant prompt à s’émerveiller devant les féeries du cosmos, à célébrer les ivresses de la vie. Nouveau vertige. En filigrane les temps se superposent et se confondent dans le présent immédiat de la si belle présence au monde. Ce grand vieillard abritait toujours un gosse et c’est lui qui nous a fait grandir. Au bout de la lignée, outre Juliette et Sylvestre, ses enfants, Agnès Clancier, sa petite cousine, elle‐même écrivaine, compose l’hommage le plus délicatement senti que la presse a pu rapporter. Dans Le Populaire du Centre du 5 juillet 2018, elle témoigne à titre privé mais donne voie à la foule anonyme des débiteurs symboliques : «La vie m’a fait ce cadeau de le connaître. Aujourd’hui, j’ai perdu non seulement un membre de ma famille mais un très grand ami, un être exceptionnel dont la bienveillance, la curiosité, l’attention aux autres, la générosité illuminaient la vie de ses proches. Le monde sera moins beau sans lui.»

 

Georges‐Emannuel Clancier, Évidences, Mercure de France, 1960.

 

Du Pain noir aux Mémoires

L’histoire, notamment littéraire, se chargera d’évaluer, de réévaluer la place, la portée, l’importance des œuvres de Georges‐Emmanuel Clancier. Le romancier du Pain noir (1956–1961), sa veine naturaliste et populaire, ont joué un rôle majeur dans la mémoire collective et sociale, pas seulement régionale (le Limousin paysan et ouvrier depuis le xixe siècle) : le livre a connu une popularité sans précédent grâce à la caisse de résonance qu’a constituée l’adaptation pour la télévision (1974–1975) – premières armes d’un réalisateur promis à un bel avenir, le jeune Serge Moati…

On oublie aussi que l’écrivain fut en outre ce qu’on nommait autrefois un «publiciste», journaliste et homme de médias. Après la Seconde Guerre mondiale, il travaille au Populaire du Centre où il acquiert une large audience. Depuis les années trente son nom apparaissait au sommaire de revues comme les Cahiers du Sud ou Esprit. Dans son dernier livre autobiographique, si touchant et crépusculaire, Le Temps d’apprendre à vivre. Mémoires 1935–1947, paru en 2016 chez Albin Michel, Georges‐Emmanuel Clancier évoque notamment les années noires de l’Occupation, ses longs entretiens fraternels dans la campagne limousine, autour de Saint‐Léonard‐de‐Noblat, près de Limoges, avec des réfugiés un peu perdus, Raymond Queneau ou Michel Leiris. Et puis il y eut la Résistance littéraire, son épopée discrète mais décisive. Le combat par les mots de la revue Fontaine, installée à Alger et dirigée par Max‐Pol Fouchet. Georges‐Emmanuel Clancier fait partie du comité de rédaction et sert de boîte aux lettres à ses amis poètes. Dans le chassé‐croisé avec les Allemands se fortifie une éthique humaniste de l’espérance et de l’émancipation par la culture. Le souci de l’Autre, et notamment des plus déshérités, donne sens aux engagements de l’homme, à son action sociale et culturelle. Le palmarès est éloquent : secrétaire général des comités de programmes à la RTF puis à l’ORTF jusqu’aux années 1970, conseiller culturel pour le pavillon de la France à l’Exposition universelle de Montréal (1967), et président du Pen‐Club français. Partout où des écrivains sont pourchassés, traqués, écrasés par la férule de la tyrannie, cet organisme œuvre pour leur salut terrestre.

 

 

Poésies, essentielles

Pour nous, l’exemple vient d’en haut, mais toujours à hauteur d’homme. Ici‐bas, c’est le dédale obscur de la misère et de la mort, de l’Histoire et de ses charniers. Pour tous ceux qui ne sont pas des enfants de la balle, l’écrivain dit de s’emparer du bien commun, la littérature, de se l’approprier et de se nourrir de cette parole qui chante aussi la grâce de vivre intensément au milieu des misères. En 1942, le numéro spécial de mars‐avril de la revue Fontaine emprunte son titre à saint Ignace de Loyola : «De la poésie comme exercice spirituel.» En l’espèce elle exprime le sacré moderne. Georges‐Emmanuel Clancier s’en explique dans les premières pages de La Poésie et ses environs (1973) :

Élevé hors de tout dogme religieux mais point de l’émerveillement, ou du fantastique, ou du fantasmatique des contes, des légendes et des enfances paysannes, la poésie me parut la seule oraison – sans destination divine –, le seul chant sacré permis à l’homme moderne, et sans lequel celui‐ci était condamné à perdre et son existence et son humanité. Sans doute la poésie ne changeait‐elle pas la vie autant que l’avait rêvé Rimbaud, elle n’en assurait pas moins, par les pouvoirs d’un langage en quelque sorte amoureux, une métamorphose, une transfiguration sans lesquelles le réel ne pouvait être atteint dans sa plénitude.

Face à l’évidence tragique d’un monde qui se déchire, que peut le poète face aux Barbares, y compris quand la poésie investit la prose romanesque ? Sans doute bien peu de choses mais véritablement essentielles : dessiner un royaume pour les hommes qui soit une promesse de bonheur. Et ne pas se décourager s’il s’agit d’un paradis perdu. Il faut empêcher les oiseaux de se taire. Ouvrons Le Poème hanté (1982) :

Dans l’été de jadis le loriot s’est tu.
Oh ! chante oiseau d’enfance, chante si tu es
Encore vivant au nid de la mémoire trop
Sombre… La vie comme une femme serait tendre
Comme une sœur, une mère, une amante, et
Quelle lumière au long des jours aurait lui.
Mais sur l’oiseau de nos étés enfuis trop
D’hivers sont passés d’un silence amer et dur.

 

Georges‐Emannuel Clancier, Évidences, Mercure de France, 1960.

 

Fin en été

Né au printemps, en ce début du si magique mois de mai, Georges‐Emmanuel Clancier part un matin d’été. Dans l’été de jadis le loriot s’est tu. Le loriot dort. Le loriot d’or, comme le suggère l’étymologie, le loriot du printemps et de la douceur de vivre. Que valent nos étés si le loriot s’est tu ? Un autre loriot, sous la plume de René Char, a dit la fin de l’été, – le terme aussi d’une saison de l’Histoire, le 3 septembre 1939, dans Seuls demeurent («L’Avant-Monde», repris dans Fureur et Mystère) :

Le loriot entra dans la capitale de l’aube.
L’épée de son chant ferma le lit triste.
Tout à jamais prit fin.

Dernière halte dans l’été pour le poète romancier. En 1976, Georges‐Emmanuel Clancier publie chez Robert Laffont La Halte dans l’été, une œuvre narrative moins connue que Le Pain noir ou L’Éternité plus un jour (1969). Jacques Dumont, le protagoniste, passe son ultime été dans le hameau limousin où tant de souvenirs l’enracinent. Veuf, il retourne aux Châtains pour desserrer l’étreinte de ce cancer dont il connaît la puissance maligne et l’issue fatale. Il y vit des heures magiques en compagnie de son petit‐fils Jean‐Pierre, qui a quitté Paris et les convulsions de mai 68. Joli mois de mai. L’irrémédiable du nevermore rend encore plus fabuleuses les heures qui passent. D’autres passeront sans nous. Inutile de rêver d’un autre temps. C’est ici et maintenant que cela se passe :

Le vieil homme voit déjà les couleurs de cet automne que sans doute il ne verra pas. Étrange de savoir que le Bois de l’Ouest sera doré, la châtaigneraie rousse, les chênes sur la colline comme un incendie dans le soleil ; étrange de savoir, de voir cela en soi : cette saison si belle, qu’il a tant aimé retrouver ici d’année en année, et de se dire qu’elle n’aura pas lieu, plus jamais lieu pour lui, pour ses yeux qui pourtant, en ce moment même, observent tous ces arbres qu’il connaît par cœur, les contemplent, absorbent leur image, leur forme, leurs gammes vertes comme tous les étés, comme si c’était un été parmi tant d’autres et non pas le seul qu’aucune autre saison ne détrônera.

 

Voici pour finir quelques lignes de la quatrième de couverture de Georges‐Emmanuel Clancier. Passager du siècle (Actes du colloque de Cerisy dirigé par Arlette Albert‐Birot et Michel Décaudin, Pulim, 2003) :

«L’époque aime la lame et le bris, déchiquète plus qu’elle ne soude. Atomise. Sépare. Si elle cultive l’amnésie, nous avons plus que jamais besoin que soit passé le témoin. Aux désenchantements postmodernes, aux apories de l’Histoire, Georges‐Emmanuel Clancier (né en 1914) confronte ses quêtes émerveillées, ses arches féeriques, l’exploration de ses terres intimes, sa défense et illustration d’une écriture de l’humain. Alors que nous errons encore parmi les décombres d’un xxe siècle incessamment moribond, son œuvre nous rappelle opportunément que la mémoire est la première forme de la résistance, la dénégation apportée à tout ce qui nous aliène au donné. Conséquente et multiple, la production clancienne, qu’il s’agisse de roman, de poésie ou de réflexion critique, est celle d’un “passager du siècle”. […] Autant d’escales dans l’imaginaire du poète ami, mais autant d’occasions de ne pas stationner. L’oscillante parole de Georges‐Emmanuel Clancier, cette parole conjonctive, nous invite à devenir nous‐mêmes des passeurs. Peut‐être alors pourrons‐nous dire, avec l’Oreste des Mouches de Sartre : “J’ai fait mon acte, Électre, et cet acte était bon. Je le porterai sur mes épaules comme un passeur d’eau porte les voyageurs, je le ferai passer sur l’autre rive et j’en rendrai compte”.»

 

Aujourd’hui, Georges‐Emmanuel Clancier est passé lui‐même sur l’autre rive. Dernière halte dans l’été pour le poète romancier. Nous aurions bien aimé qu’une fois encore il nous aide à passer l’hiver.

 

Georges Emmanuel Clancier “L’Éternité plus un jour”, Le Fond et la forme, le 19 mars 1970.

 

Xavier Zimmermann est photographe, il vit et travaille à Paris. Il enseigne à l’École européenne supérieure de l’image (Éesi) d’Angoulême et Poitiers depuis 2005.

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