Jaleh Talebpour — Donner vie à la pierre

artiste peinture Jaleh Talebpour dans son atelier - photo : François Diot.

Par Lison Gevers

Jaleh Talebpour est une artiste iranienne originaire de Téhéran. Sa relation à l’art remonte à l’enfance, lorsque très jeune, elle est envoyée chez un maître pour apprendre à dessiner. Elle a ensuite étudié à la faculté des Beaux‐Arts. Après l’université, elle a travaillé avec de nombreuses galeries, et vit aujourd’hui de sa passion. Elle a notamment un contrat avec une galerie à Téhéran où elle expose une fois par an.

Elle rêvait d’offrir une source d’inspiration nouvelle à ses créations et c’est dans cette optique et à l’occasion des journées du patrimoine sur le thème de l’art et du partage qui ont lieu en septembre 2018 qu’elle est invitée à Poitiers par François Diot qu’elle a rencontré à Téhéran. Elle est accueillie en résidence d’artiste co‐produite par l’association En attendant les Cerises et les Clés de Notre‐Dame.

«Je ne veux pas être l’eau qui stagne»

Jaleh Talebpour ne se reconnaît le disciple d’aucun maître et évolue constamment dans son travail. «Je pars du principe que je ne veux pas être l’eau qui stagne.» Mais rien n’est laissé au hasard dans ses œuvres, il n’y a aucune anarchie dans ses dessins et ses peintures. Seule une technique irréprochable peut lui permettre d’exprimer ce qu’elle souhaite qui soit à la hauteur de ses espérances. «Si la technique est insuffisante, elle ne permet pas de traduire mon travail, explique‐t‐elle. Dans le cas contraire, je peux être déçue du résultat.»

L’artiste ne s’impose pas des formes ou des techniques définies et la diversité de ses œuvres en est l’illustration. Dessins, peintures, personnages, nus, fleurs, elle a régulièrement recourt à la couleur noire mais la lumière semble parfois émaner de certaines de ses œuvres.

Jaleh Talebpour, dessin aux crayons de couleur, 2013, 149 x 115 cm.

 

personnage bleu reflets

Jaleh Talebpour, dessin aux crayons de couleur, 2013, 130 x 90 cm.

Inspiration d’art médiéval poitevin

Les façades ornementales sur les églises et cathédrales françaises et en particulier poitevines sont une véritable passion pour l’artiste. Les sculptures et les innombrables personnages mis en scène sont autant de sources d’inspiration possibles. «Le projet a commencé il y a deux ans lorsque j’ai eu l’idée de travailler sur les reliefs et les statues des églises et cathédrales qui sont très différents de notre style. En Iran, sur les mosquées par exemple, le style est différent avec des surfaces plus lisses. Je n’avais pas accès à ces églises mais je m’en suis déjà beaucoup inspirée.» Pour Jaleh, Poitiers est une source d’inspiration très riche en matière de monuments. «Je dessinais les membres de ma famille, des personnes de mon entourage que les statues incarnaient. Mon arrivée à Poitiers me confronte directement à ces personnages que je rencontre finalement comme pour la première fois. De plus, sur les reliefs, nous pouvons remarquer que les visages sont souvent abimés et certaines parties manquent, ce qui me permet de manière encore plus forte de projeter mes personnages sur ces sculptures.»

 

dessin personnages noir et blanc

Jaleh Talebpour, peinture à  l’huile, 2017, 150 x 380 cm.

Un dialogue des cultures

Son projet consiste à réaliser des dessins inspirés des sculptures des façades de Notre‐Dame‐la‐Grande et la cathédrale Saint‐Pierre de Poitiers, mais aussi de sa culture visuelle de Persépolis, fondé en 518 av. J‐C, qui est aujourd’hui l’un des plus grands sites archéologiques au monde. Elle affirme que des liens peuvent être établis entre ce qui existe à Persépolis et sur les façades poitevines, notamment avec la représentation des animaux. Mais la différence peut résider dans l’histoire qui entoure chacune des religions et donc l’interprétation que nous pouvons en faire. «À Persépolis, la religion est plus sous jacente puisqu’il est avant tout question du palais d’un grand roi alors que la symbolique religieuse transparait beaucoup plus dans les monuments des églises et cathédrales.» Ici, les formes lui paraissent plus fluides, à l’opposé des colonnes droites et antiques des restes de Persépolis.

Au‐delà du partage de cultures entre l’Iran et la France en créant des œuvres hybrides, la philosophie et le cinéma sont d’autres de ses passions. «Je m’inspire de personnages fictifs, des livres que je lis, des récits de vie, des histoires. Pour moi, la création se cristallise en un instant. Je ne pourrais pas dire précisément ce qui m’a inspiré pour une œuvre parce que j’ai une multiplicité de sources. Je pourrais comparer mon inspiration à la vie d’un chasseur qui sera face à une proie de façon soudaine. Parfois, lorsque je fais mon jogging dans le parc, je vois un rayon de lumière qui éclaire un endroit en particulier et pendant mon processus de création, c’est le même principe. À un moment donné, un rayon de lumière éclaire une idée particulière. Parfois j’arrive à la représenter, mais parfois non…»

personnage reflets

Jaleh Talebpour, dessin aux crayons de couleur, 2013, 130 x 90 cm.

L’art comme cheminement

Lorsqu’on lui demande s’il n’est pas trop frustrant lorsque son œuvre ne répond pas à l’image qu’elle s’en faisait, Jaleh répond en un sourire : «c’est le processus même de création que vous décrivez là». Finalement, elle explique qu’elle se sépare de beaucoup de ses travaux  parce qu’ils n’ont pas été à la hauteur de ce qu’elle avait  imaginé. Elle préfère alors ne pas les garder plutôt que d’avoir une fausse représentation de ce qu’elle souhaitait montrer. Pourtant, malgré tout le travail que la création d’une œuvre demande, elle n’a aucun regret et c’est le geste qui a plus d’importance que la finalité. «Le processus de réalisation est parfois plus important que l’œuvre en elle‐même. Selon moi, l’art est plus le cheminement que l’aboutissement. En fait, je compare l’art à la vie et j’accepte ses réussites comme ses échecs.»

plantes feuilles vert

Jaleh Talebpour, dessin aux crayons de couleur, 2014, 149 x 115 cm.

Des œuvres récits

Les œuvres de Jaleh sont finalement des récits. Ses dessins dématérialisent la pierre et donnent vie à des personnages qui ont été figés dans le temps. «Je fais passer les statues de l’immobilité au mouvement.» Alors que l’histoire arrive à nous par morceaux à travers ces sculptures de pierre, elle reconstitue encore cette histoire et son interprétation créée la nouvelle histoire d’une histoire ancienne.

Sa première impression des gargouilles gothiques de la cathédrale illustre la subjectivité interprétative de chacun d’entre nous. «Du fait de ma culture iranienne, je ne connaissais pas du tout ce genre de statues et tout ce que je pouvais interpréter c’était des monstres qui me terrorisaient. Mais en discutant autour de moi, je me suis rendu compte de l’écart d’interprétation. Pour certains, ces gargouilles protègent la cathédrale alors que pour moi elles sont une menace.»

François Diot explique qu’à Persépolis, les personnages sculptés représentent essentiellement des rois de différents pays en procession vers le palais du roi de Perse. Les murs racontent ce qui se passe une fois par an à Persépolis. Les personnages sont très droits mais en y regardant de plus près, nous pouvons remarquer des contacts entre eux, ils se tiennent la main, se regardent. L’amitié entre les peuples est flagrante à partir du moment où l’on s’attarde sur les détails et Jaleh s’inspire finalement de ces détails qui, comme les lignes de ses dessins, racontent les fragments d’une histoire.

dessin personnages noir et blanc

Dessin Jaleh Talebpour — photo : Lison Gevers.

Dans cette série, son dessin libère la matière. Mais elle a aussi pu travailler sur une série de nus qu’elle n’a pas eu le droit d’exposer en Iran. Ses œuvres de nus, à l’opposé de cette série de personnages qui se déplient, s’étouffent dans un cadre très petit. Ce choix est assez remarquable puisque la nudité est souvent associée à la liberté et elle a fait le choix de montrer l’immobilité et l’étouffement des corps qui deviennent presque plus froids que la pierre…

Nu corps femme bleu

Jaleh Talebpour, dessin aux crayons de couleur, 2016, 12 x 9 cm.

 

Jaleh Talebpour exposera à la cathédrale de Poitiers les 15 & 16 septembre 2018 à l’occasion des journées du patrimoine.

Le programme de la Perse à Poitiers.

Vidéo de Jaleh Talebpour à Persépolis en mai 2018.

 

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