Dominique Bordes, éditeur enchanteur

Dominique Bordes. Photo Eugénie Baccot.

Entretien Laurine Rousselet

Photo Eugénie Baccot

En 2004, Dominique Bordes lance sa revue Monsieur Toussaint Louverture avant de créer sa maison d’édition au titre éponyme à Cenon avoisinant Bordeaux, côté rive droite de la Garonne. Remarquable éditeur, ayant accédé à une place de choix dans le paysage éditorial français et francophone, il offre des écritures éblouissantes, la plupart traduites de la littérature anglo‐américaine, des livres‐bijoux à reconnaître pour leur mise en œuvre complexe. Saluons la tentative réussie avec la publication de Karoo de Steve Tesich en 2012 : 150 000 exemplaires vendus (édition de poche comprise). Enquêteur infini, partageur, exigent, enchanteur, Dominique Bordes est un pêcheur de perles. Cinq titres par an, pas davantage, sortis d’une très haute qualité des eaux ou de langues.

 

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L’Actualité. – Vous dites ne pas lire en anglais. Nombre de vos publications sont des romans américains traduits. Avec quelle vitalité parvenez‐vous à préparer la sortie d’un livre pour lequel le temps ne se compte pas ? Je pense à Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey.

Dominique Bordes. – La conservation de la passion tel un feu vacillant, toujours sur le point de s’éteindre, est cruciale pour moi. Parfois, il faut vivre des années avec un livre ou plutôt avec l’idée du livre : ne pas renoncer un instant à son exigence, garder son énergie lorsque personne ne l’a plus. Il s’agit aussi de protéger sa passion, en la dissimulant dans le travail afin de l’offrir aux moments opportuns. J’ai besoin qu’elle enflamme (avant une réussite), qu’elle me relève (après un échec), et qu’elle me mène plus loin (pour tout le reste).

 

Chaque ouvrage est un objet à éprouver physiquement entre les mains, par son accomplissement, avant de l’ouvrir. Dernièrement, fameux sont La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan et Le Dernier Stade de la soif de Frederick Exley. Comment penser la beauté face à l’intensité d’un texte ?

La beauté extérieure n’est qu’un effet collatéral du plaisir suscité chez moi par le livre. En tant qu’éditeur, je travaille plutôt à faire tomber les barrières de l’hésitation qui séparent souvent un livre de son lecteur : créer un objet spécifique qui déclenche l’envie d’être possédé quel que soit son contenu. Si une forme de beauté surgit, ce n’est pas forcément voulu (mais c’est tant mieux). Je souhaite seulement que les personnes voient le livre comme un objet aussi précieux qu’un morceau de technologie, qu’un bijou ou un parfum.

 

Il est courant de lire que MTL se consacre aux marges de la littérature à travers la recherche de livres jusqu’aux chefs-d’œuvres oubliés, etc. Selon vous, à quel point être en marge s’intègre-t-il à l’ensemble s’agissant de l’activité éditoriale ?

La marge, selon moi, n’est pas un secteur mais une manière d’être éditoriale. Monsieur Toussaint Louverture sera toujours un outsider, pour toutes sortes de raisons ; certaines voulues, d’autres subies. Donc, autant s’en accommoder et en tirer partie ! Éditer est un acte de survivance : le système du livre en France contient en creux sa propre destruction. Vivre en bordure oblige à penser les choses un peu différemment : comme si vivre n’était pas une option, juste survivre. On pèse nos décisions de façon retorse, on ne fait pas grand cas des lois et logiques, on n’a pas forcément raison d’agir, même si on possède nos motifs. Je ne cherche pas à marginaliser Monsieur Toussaint Louverture ni à le rapprocher du centre. Je cherche à attirer les lecteurs dans les périphéries.

 

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Quel est l’ouvrage publié qui représente à vos yeux le privilège du rêve accompli ?

Un de mes auteurs possédait une collection de boules à neige, toutes plus ou moins « spéciales », souvent qualifiées de laides. À la question : « Laquelle est la plus moche ? », il répondait : « La prochaine. » Je ressens un peu la même chose.

 

Vous avez créé votre maison d’édition afin de vous écarter de votre solitude. Dans quelle disposition l’approchez-vous aujourd’hui ?

Paradoxalement, Monsieur Toussaint Louverture m’a permis de rencontrer des dizaines de personnes formidables, et il me maintient dans un état de travail monacal. Créer la maison d’édition n’était peut‐être pas la solution à ce problème de solitude. Cependant, je suis content que cela ait pu apporter un petit quelque chose à quelques uns (Quoi à qui ? Je n’en sais rien).

 

Toujours avancez‐vous ne pas avoir de ligne éditoriale. En 2012, Le Journal ambigu d’un cadre supérieur de Étienne Deslaumes représentait le tournant d’une littérature vers un plus large public. Avec quelle limite rivalise votre liberté ?

La liberté éditoriale de Monsieur Toussaint Louverture n’est limitée que par sa capacité à s’adresser aux lecteurs. Certains voient nos livres. Pour beaucoup d’autres, ils n’existent tout simplement pas.

 

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Votre équipe de travail est grande. Les regards pluriels vous font‐ils oublier votre incertitude ?

L’incertitude représente une adversaire et une alliée. Lorsque je dis « une ennemie à combattre », je pense à : Comment aider cette phrase pour qu’elle atteigne le but de l’auteur ? Doit‐on utiliser cette stratégie plutôt qu’une autre pour parler du livre ? Etc. Alors, dans cette guerre, il est toujours mieux d’être bien entouré pour éteindre un à un les feux du doute ! Et puis, l’incertitude est également une alliée car elle pousse à s’interroger en permanence sur nos actes : Sont‐ils pertinents ? Ne peut‐on pas mieux faire ? Qu’aurait fait un meilleur éditeur pour faire vivre ce livre ? On doit pétrir nos certitudes de doutes.

 

Si tout travail en vous obéit à l’exigence du résultat, vous ne niez pas l’échec possible tant la prise de risque est importante. Savez‐vous jusqu’où votre vérité pourrait vous emporter ?

À la banqueroute ! Même si c’est une perspective qui me stresse beaucoup, je ne peux m’empêcher de jeter à chaque combat tout ce que la structure possède et toute mon énergie. Car, à chaque fois que j’ai essayé de m’économiser ou de faire preuve de réalisme économique, je l’ai regretté !

 

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Quels sont les titres à paraître en 2018 ?

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, de Emil Ferris. Un livre extraordinaire d’une femme formidable.

 

Dominique Bordes. Photo Eugénie Baccot.

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