Des morts parmi les vignes

Patrick Rödel, Victor Cornec, "Paysages avec tombes", éditions Michel Calmejane, 2020.

Par Amina Tachefine

«Le cimetière leur est interdit.» Si les guerres de Religion entre catholiques et protestants ne font plus autant couler l’encre, leurs vestiges sont toujours là. Patrick Rödel, philosophe, visite ce qui reste des tombes protestantes dans Paysages avec tombes. Photographe né en Caroline du Sud, Victor Cornec a commencé à photographier ces paysages en tant que projet de fin d’études. Suite à des études d’arts appliqués à l’École de Communication Visuelle et d’Histoire de l’Art à l’Université de Bordeaux, il est reçu à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris.

Cette collaboration est publiée par les éditions Michel Calmejane, dont c’est le premier livre. Les auteurs évoquent une période douloureuse de l’histoire du protestantisme français : «Tout est fait pour rendre la vie des survivants invivable. Mais leur mort aussi, paradoxalement.»

La terre comme linceul

Suite à l’édit de Fontainebleau du 18 octobre 1685 de Louis XIV, les huguenots ne peuvent plus enterrer leurs défunts dans les paroisses : «Il arrive qu’ils reposent au milieu des vignes, cernés par les ceps noirs ; les feuilles et les grappes seront les seuls hommages qu’ils consentiront à recevoir ; les cris des vendangeurs, l’unique prière qu’ils souhaiteront entendre.» La photographie témoigne de ce périple dans le vignoble de l’Entre-deux-Mers.

Paysages avec tombes est aussi le récit d’un homme qui voyage et erre dans la nature, afin de comprendre cette histoire dont la terre porte encore les stigmates.

Voir la tombe dans la nature, à l’abandon, provoque l’étonnement : voir une tombe au-delà des murs, c’est essayer de comprendre. Patrick Rödel se laisse emporter par le souvenir : «Je me souviens», écrit-il. Il relate les instants les plus glaçants de la répression, tels que le fameux épisode de l’aubépine : «Pour justifier l’injustifiable, pour étouffer peut-être, un remords, il aura suffi d’une aubépine apparue, à contre-saison, au cimetière des Innocents ; on y vit un signe de l’approbation divine. N’importe quoi !» Suite au massacre de la Saint-Barthélemy de la nuit du 23 au 24 août 1572, l’arbuste a suffi à justifier l’acte.

Alors, le défunt et le vivant communiquent. La tombe raconte son histoire. Son emplacement et l’anonymat de son hôte ne sont pas seulement les témoignages de guerres de Religion. C’est également celui de la résistance, petite-fille de l’interdiction, et de la revendication des codes réformistes, comme l’auteur l’écrit : «Car le manque de signe est un signe.»

La flore est, comme elle le fut il y a quatre siècles, porteuse de la mémoire protestante. Les pins parasols, ainsi que les cyprès, dynamisent le paysage, et deviennent des témoins de l’histoire de France. Autrefois, ils étaient acteurs : c’est par l’usage de ces arbres, de leurs branches, ou de l’endroit où ils ont été plantés, que l’on pouvait signaler et retrouver une paroisse clandestine, afin de se recueillir dans un secret partagé entre la communauté et la végétation.

Paysages avec tombes. Photographie Victor Cornec.

Photographier l’invisible

Les textes laissent la place à la photo, juxtaposant petits et grands formats aux côtés de la prose. Victor Cornec dévoile ces lieux qui semblent suspendus dans le temps, attendant d’être redécouverts. Ces images paraissent sorties tout droit d’un rêve qui persiste les quelques instants précédant le réveil. Dans cette balade onirique, le vignoble semble fumeux, prêt à disparaître une fois le regard tourné.

Les arbres qui grimpent au ciel, entravant les rayons de soleil. Leurs branches recouvrent l’espace, et rendent difficile l’accès au reste du tombeau. La terre est recouverte de feuilles, d’aiguilles de pins et de champignons forestiers. Le temps a effacé ce qui reste du lieu de repos : 

«Le doux moutonnement des collines n’offre pas d’échappées vers l’infini et les vallons que creusent de modestes ruisseaux n’éveillent guère l’image des portes de l’Enfer.»

Un cliché représente une tombe brisée sur le sol. La stèle n’est plus lisible. Des branches d’arbres reposent sur celle-ci, attendant la prochaine intempérie. Des chaussures sont à l’abandon. Quelqu’un est venu ici. Parfois, le seul témoin de la présence est une ancienne plaque posée par les descendants du témoin, dévorée par la rouille. La défense d’entrer dans un lieu oublié interroge : «L’homme, la femme, l’enfant qui sont là, sont retournés au grand anonymat, dans une ou deux générations, qui aura conservé leur mémoire?»

Patrick Rödel, Victor Cornec, “Paysages avec tombes”, éditions Michel Calmejane, 2020.

Le repos emmuré

Ce cheminement mène Patrick Rödel aux cimetières qu’il a visité. Ceux avec des murs, ceux avec de belles sculptures, afin de figer dans l’éternité le défunt mais également ceux qui se veulent sobres, pour les malheureux nés dans la pauvreté, comme le cimetière des étrangers à Rome : «Personne ne vient jamais fleurir leurs tombes ni pleurer sur ces vies trop vite arrêtées ; ils sont accompagnés seulement de quelques vers nostalgiques, seul trace d’une œuvre trop tôt interrompue et à jamais oubliée.» Quelques phrases sont consacrées au dramaturge bordelais Georges de Porto-Riche : «Mais qui se souvient de cet auteur dramatique qui eut son heure de gloire et auquel Bordeaux, où il est né, a consacré une de ses plus jolies places ?» Il est mort le 5 septembre 1930 et repose à Varengeville, en Normandie, avec son fils.

Le philosophe rapporte une légende, caractéristique de ces lieux propices aux fantasmes, d’un corps découvert dans le cimetière des marchands étrangers, à Bordeaux : 

«Une femme sans âge qui avait échappé à la décomposition, visage à peine ridé, encadré de cheveux qui avaient continué de pousser comme l’avaient fait les ongles de ses mains.»

Contrastant avec le cimetière clandestin, les paroisses accueillent, avec dignité, la commémoration de leurs morts. La contemplation de la tombe dans la nature ne permet pas cette ataraxie, car un regard s’échange. La tombe contemple son visiteur, car elle a attendu d’être vue. Patrick Rödel le dit, sa présence a transformé l’espace, elle l’a incorporé dans son récit : «Les tombes sont inscrites dans le paysage. Elles sont là moins pour être vues que pour continuer de voir ces forêts modestes.»

Patrick Rödel, Victor Cornec, Paysages avec tombes, éditions Michel Calmejane, 2020, 116 pages, 20€

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