De la cité à la cité BD : dessiner des chemins

Par Astrid Deroost
Photos Alberto Bocos

 

Cartographies ou itinéraires sensibles, subjectifs, ludiques pour mieux s’approprier ou rêver la ville. À Angoulême, Les Mains Sales, fabrique culturelle, artistique, créative, rassemble des habitants autour de projets graphiques originaux.

 

«C’est joli, ose Kamel Loukil en considérant l’œuvre imprimée à laquelle il a participé. C’est ma première expérience du dessin.» À Angoulême, De la cité, quartier de La Grande Garenne, à la Cité internationale de la bande dessinée, il existe un nouveau chemin, un itinéraire imagé né d’une déambulation collective.
À l’initiative des Mains Sales, fabrique culturelle, artistique, créative et experte en sérigraphie, des habitants d’un quartier populaire ont franchi, carnets de croquis en main, la frontière invisible et néanmoins réelle qui sépare leur quotidien de l’un des sites emblématiques du centre‐ville. «L’idée n’était pas cette fois de cartographier un territoire mais plutôt d’obtenir une illustration sensible d’un déplacement. C’est un prétexte pour faire découvrir la Cité de la bande dessinée et ses propositions culturelles», précise Geoffrey Betoulle, coresponsable de la Fabrique.

 

 

Pour réaliser l’objet final, soit une très flatteuse sérigraphie jaune, mauve et bleu, la vingtaine d’adultes participants au projet, parmi lesquels des apprenants en français langue étrangère, ont été accompagnés par deux auteurs de bande dessinée et illustrateurs, Morgane Parisi et Olivier Balez. En prélude à la résidence des artistes qui s’est déroulée lors d’une semaine de février… «nous avons d’abord observé notre cadre de vie dans le quartier, explique Laurence Duroueix, animatrice au centre socioculturel, MJC, Sillac‐Grande Garenne‐Frégeneuil. Puis le lundi, nous sommes partis à pied vers la Cité de la bande dessinée. Pour la plupart, c’était une découverte.» Après le plaisir de la balade, du pique‐nique, après la traversée d’un parc voisin et pourtant inconnu des promeneurs, après le glanage d’éléments visuels, le trajet a débouché sur les expositions en cours dans le repaire du 9e art. Le mardi a été consacré à la production de dessins et à l’assemblage d’idées, le mercredi, à la visite guidée d’une autre exposition Nouvelle génération, la bande dessinée arabe aujourd’hui

 

Morgane Parisi, auteure de bande dessinée, illustratrice et graphiste.

Ces expériences variées, positives, de l’espace urbain ont abouti mi‐mars au moment le plus saisissant : le tirage, en sérigraphie, du chemin crayonné par tous. «On a repris leurs dessins : église, mosquée, arbres, passage d’une barrière, anecdotes… Certains sont assez bons dessinateurs et on a surtout parlé d’où ils venaient», confie Morgane Parisi qui, dans la partie droite de l’image, a niché une talentueuse galerie de portraits : Rustam, Julienne, Walida, Davina, Mohamed, Annie…  sont auréolés de pointillés fléchés, métaphore graphique de leur histoire d’avant. L’organisation spatiale de la composition est, elle, respectueuse du plan d’Angoulême puisque plusieurs géographies subjectives devraient s’ajouter à la première. Des groupes d’habitants d’autres quartiers tracent, en ce moment, leur chemin singulier vers les lumières de la ville. La Fabrique, qui intervient sur toute sur toute la chaîne de l’image imprimée, comble ainsi sa volonté d’user du médium sérigraphie pour provoquer dialogues, rencontres et découvertes entre et avec les habitants.

 

Le projet de De la cité à la cité — L’aire du je, imaginé et piloté par l’association Les Mains Sales, la Fabrique (association hébergée à la Cité de la bande dessinée), en partenariat avec les centres socio‐culturels et sportifs de différents quartiers, est soutenu, dans le cadre de la politique de la ville par la communauté d’agglomération du Grand Angoulême et par la DRAC Nouvelle‐Aquitaine.

 

La Couronne : la carte du beau

«On ne regarde que ce qui est beau et s’il n’y a pas de beau, on en invente. Pour cette carte de La Couronne, on a utilisé le pictogramme, des choses extraites du présent, du passé, des choses imaginées et on a décidé de tout mélanger.» Thomas Dervieux et Nicolas Olivier, respectivement cofondateur et membre des Mains Sales, artistes, sérigraphes, ont accompagné fin 2017 la réalisation d’une cartographie sensible de l’une des 38 communes de l’agglomération du Grand Angoulême, avec des publics sciemment divers : des enfants du centre de loisirs, des résidents d’une maison de retraite, des conseillers citoyens et des habitués du marché hebdomadaire.

 

Portrait de Thomas Dervieux

Sérigraphe d’art et cofondateur de la fabrique les Mains Sales.

 

Il y a eu échanges, cheminements, récits… Le résultat est un plan‐carte, acidulé, poétique, traversé d’anecdotes comme ces ingénieurs guettant un train et dont le sort sera lié à l’implantation locale des ciments Lafarge, d’architectures insolites comme la maison dite du cordonnier, de jardins ouvriers, de fantasmagories enfantines en forme de dragons. Pour la présentation de la carte (tirée en sérigraphie à 50 exemplaires) «tout le village était là, poursuit Thomas Dervieux. L’important ce n’est pas la carte en soi mais les moments qui réunissent les habitants. Quand on demande “Comment c’est chez vous”, les gens commencent à regarder.» Le projet, soutenu par l’institution communautaire, pourrait s’étendre à toutes les communes de l’agglomération. L’idée d’une collection fait son chemin qui donnerait une image insolite et enchantée du territoire.

 

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