Bernard Ruhaud – Un tout formé de petits riens

Peinture de Pascal Audin dans sa maison de Gençay.

Par Marie-Lou Paitre

Fenêtre ouverte sur de «petits mondes» puis de «petits riens». Recueil de fragments de vie. Des vies que Bernard Ruhaud a peut-être croisées ou non – mais finalement peu importe d’où vient l’inspiration, l’intention préside. Celle d’écrire des personnages, qui souvent saignent, violentés par des choses sur lesquelles ils n’ont pas d’emprise.

L’écrivain se poste en retrait, charge ses personnages d’être narrateurs de leur histoire. Et même si parfois la tonalité discorde, si la narration trébuche dans une monotonie, le ton n’en est pas moins juste. Dépourvu de pathos et de fioritures, qui permet tout de même l’empathie.

Tendant d’abord vers l’obscurité et la dureté, le recueil laisse place, dans sa seconde partie des «petits riens», à plus de légèreté. Après tout, pourquoi ce qui apparaît anodin ne prétendrait-il pas au récit, au même titre que les drames ? Ici l’écriture considère. Les «petits riens» sont les «bribes d’une réalité elle-même insolite», qui est déjà onirique. Nous voyageons de rêve en insomnie, de la somnolence jusqu’au réveil. Suivant des personnages souvent seuls, si ce n’est isolés, qui rappellent qu’on n’est jamais qu’avec soi. Tel ce vieil homme qui attend. Qui a vécu et qui maintenant attend. «Bras croisés, regard vide, assis à cette table où il mange tous les jours à heure fixe depuis des décennies, il pense à la lune, aux oiseaux ou à tout autre chose. Mais il n’en dit rien. Parfois il appelle son frère, mort il y a longtemps. Ou il confond les gens, prend cette femme pour sa mère, cet homme pour un neveu.»

Le texte se fait aussi image, alors nous longeons la côte, de La Rochelle à Marennes, flânons dans l’estuaire de la Gironde – là où «l’eau s’étale. La rivière flâne. Ni terre, ni eau, un peu de tout. On n’est nulle part. Ici les vents respirent, les ciels s’allongent. Ici le regard s’agrandit.» Puis tout d’un coup nous basculons dans un monde où des enfants naissent triton et rejoignent des sirènes… La seule irruption d’un animal sur une route est celle d’un «autre univers, parallèle et secret», tout comme lorsqu’un arbre pousse de la cave au sein d’une maison, s’élevant et défiant l’architecture. L’anecdotique est incongru, poétique, suggestif. Car «rien n’est tout à fait inintéressant quand on a tout son temps».

Petits mondes. Petits riens de Bernard Ruhaud, éditions Le temps qu’il fait, 160 p., 2019, 19 €

Rencontre avec l’auteur et l’éditeur le vendredi 6 décembre à 18 h, à la librairie Les Saisons à La Rochelle.

Pour aller plus loin : J’ai rêvé de matins très purs par Bernard Ruhaud dans le numéro 84 de L’Actualité Poitou-Charentes.

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