Manger pour se construire
Photographie farci poitevinEn quête de nourritures terrestres qui augmentent l’existence, de Paris à Poitiers via les souvenirs des soup dumplings de Chinatown à New York ou des cigares au fromage et aux olives du Proche Orient.
Par Sarah Leski
Je pourrais raconter ma vie en me basant sur la nourriture – sur les nourritures. Lorsque j’habitais à Paris, j’avais mes petites habitudes. J’allais faire mes courses dans quelques magasins et marchés, pas loin de chez moi. Et parmi le grand nombre de restaurants de la capitale, j’en avais trouvé où j’aimais revenir régulièrement. Il y en avait un, italien, où l’on mange des pâtes à se damner ; et en entrée, du poulpe grillé cuit à la perfection, croustillant à l’extérieur et fondant à l’intérieur. J’ai l’eau à la bouche rien qu’en y pensant. J’y allais pour des occasions spéciales.
Mais je crois que mon restaurant préféré de tous les temps, qui heureusement pour moi est bien plus abordable, est celui où j’ai pu remanger des dim-sum, de délicieux raviolis chinois. Ce ne sont pas n’importe lesquels ; non seulement ils sont faits maison comme toute la carte, que j’explore un peu plus à chaque visite, mais c’est là que j’ai retrouvé les soup dumplings que j’avais découverts il y a des années avec ma mère et ma tante à Chinatown à New York. En commandant, on s’attendait à recevoir une soupe avec des raviolis dedans. On était donc surprises en voyant les plats en bambou habituels, et pas de soupe. La vraie surprise est arrivée à la première bouchée ; la soupe était à l’intérieur du ravioli. Il nous a fallu observer les autres personnes dans la salle pour comprendre comment les manger. La technique est simple : il faut tenir le ravioli avec les baguettes au-dessus d’une cuillère, pour récupérer le bouillon savoureux.
Depuis, j’ai cherché ces raviolis dans de multiples restaurants chinois. C’était une grande joie pour moi de les retrouver enfin après plus de sept ans. J’ai récemment pu amener ma mère et ma tante en manger, et partager cette redécouverte avec elles.
Découvertes aux marchés de Poitiers
Il m’a fallu près de cinq ans pour me construire tous mes repères parisiens. Je n’en suis pas encore à ce niveau à Poitiers. Mais depuis fin août 2025, j’ai commencé à développer des nouvelles habitudes de marché. Pour les produits «exotiques» le choix est plus limité. Mais les fruits et légumes que je trouve sont sans comparaison avec ceux que j’achetais à Paris, tant sur le prix que la qualité. La différence de prix qui m’a le plus marquée, est celle des huîtres : à Paris, c’est un produit de luxe ; je n’en achetais jamais.
Petit à petit, je me familiarise avec les produits locaux. J’ai encore beaucoup de variétés de fromage de chèvre à goûter mais je crois avoir trouvé la version du farci poitevin que je préfère – c’est celui de la Ferme des Petites Boisnes. Et les rillons, quelle chouette addition à un apéro ! Ma dernière découverte est le tourteau fromager. Le marchand de fromage de chèvre en vend, mais j’étais persuadée que c’était un fromage. Quand des amis m’en ont proposé pour le dessert, j’ai découvert la texture aérienne de ce gâteau.
J’aime particulièrement le marché des Couronneries du dimanche matin. Parmi mes commerçants préférés, il y a Fares et Walaa (les Saveurs de Damas) qui préparent des falafels comme je n’ai jamais mangé nulle part ailleurs. Leur taboulé vert au persil est fabuleux aussi et leur caviar d’aubergine, excellent. En plus de cela, ils sont adorables. Lorsque j’ai goûté leurs cigares au fromage et aux olives, j’ai été instantanément transportée dans mon enfance au Proche Orient. J’avais complètement oublié ce goût. Est-ce le fromage ? Je ne saurais pas le décrire. J’avais l’impression de le retrouver dans une version améliorée, plus de quinze ans plus tard. C’était à la fois le réconfort de retrouver un goût familier, perdu depuis mon enfance, et la joie d’une nouvelle trouvaille.
Décidément, la nourriture occupe une place centrale dans ma mémoire et je pense même dans mon identité. Heureusement qu’il faut manger pour vivre car je vis aussi pour manger.

Sarah Leski est étudiante du master Histoire publique et expertise historienne, à l’université de Poitiers.
Lire d’autres témoignages, contributions scientifiques et recettes dans L’Actualité Nouvelle-Aquitaine « Manger sans danger », n° 141, hiver-printemps, 196 pages, 2026.













