Eduardo Berti à toute vitesse
Juan Manuel Fangio au volant de son Alfa Romeo 159 (1950/1951). Photo CC / Lothar Spurzem.Buenos Aires, 1979, un jour férié : deux adolescents, à peine quatorze ans, repèrent «Fangio Automobiles» dans l’annuaire téléphonique. Est-ce bien le garage du célèbre Juan Manuel Fangio ? Au culot, coup de téléphone pour s’en assurer. Oui, c’est bien le Fangio déjà entré dans la légende. Son nom est devenu une expression populaire : «conduire comme un Fangio» signifie (encore) conduire trop vite ou très sport… Rendez-vous est donné l’après-midi même aux deux amis qui vont réaliser leur première interview pour un fanzine sur le sport qu’ils ont créé. Précisons qu’ils ne sont pas particulièrement musclés et qu’ils cultivent «un rapport platonique avec le sport». Leur passion c’est la musique, surtout les Beatles qu’ils connaissent par cœur, avec une admiration pour George Harrison qui, cette année-là, sort Faster, un hommage aux pilotes de F1 !

En 1979, Fangio est loin des circuits depuis longtemps, il a 68 ans, mais on se souvient qu’il fut cinq fois champion du monde de Formule 1 (1951, 1954, 1955, 1956, 1957) – record qui ne sera battu qu’en 2004 par Michael Schumacher.
Munis de magnétophone à cassette, appareil photo et calepin, les journalistes en herbe sont bien accueillis dans ce garage d’une lointaine banlieue. Comment interviewer un mythe ? «Y a‑t-il une question que l’on ne vous a jamais posée, après tant d’années et tant d’interviews ? En fait, je pense qu’on m’a tout demandé. Il y a toujours une anecdote ou quelque chose du genre, mais je crois qu’on m’a tout demandé.»
Alors, Fangio raconte ses débuts car toute la suite est bien connue. Il ne veut pas faire le maçon avec son père. Passionné par les moteurs depuis l’enfance, il se fait embaucher dans une forge puis dans un atelier de garagiste, devient un «mécanicien intuitif» c’est-à-dire qu’il détecte à l’oreille le défaut du moteur.
Il raconte sa première course, seul, à Juarez avec une voiture emprunté au père d’un ami, un taxi Ford modèle A de 1929. En troisième position, le moteur explose au dernier tour… Son premier «sentiment de victoire» en 1939 au volant d’une Chevrolet… Sa première compétition européenne avec une Simca-Gordini en 1948, etc.

Surtout, il décrit les sensations au volant de ces bolides monoplaces, notamment le «faux vent de la vitesse sur son corps». Et comment se gagne une course : «Fangio laisse entendre que gagner est plus qu’une question de vitesse, qu’être rapide est plus qu’une question de vitesse. Que la clé réside dans l’art de choisir la moindre lenteur pour chaque moment. Comme si le rôle d’un pilote ne consistait pas à savoir jusqu’où appuyer sur l’accélérateur, mais quand et combien il est utile d’arrêter d’appuyer là-dessus. Une vitesse optimale, construite à force de réticence, à coups de judicieuses décélérations.»
L’expérience est fondatrice pour les deux amis. Ce jour-là, ils apprennent que succès de l’interview se joue dès la prise de rendez-vous et dans les premières minutes de la rencontre avec le héros, qu’il faut un minimum d’empathie réciproque. Le journalisme ça peut s’apprendre «sur le tas», c’est d’abord une relation humaine. Poussés par la curiosité, moteur du métier, par l’envie de sortir de chez soi, d’aller à la rencontre d’inconnus ou de célébrités – des gens qu’on ne croiserait jamais autrement – et par le plaisir de raconter, ils jubilent. Quel jeu fantastique ! Et même quand le journalisme deviendra un «gagne-pain», ils suivront toujours cette règle : «Jouer sérieusement, jouer de manière responsable.»
Le roman d’Eduardo Berti est ponctué de citations comme celles-ci. Karl Kraus : «Un journaliste est un homme qui s’éduque en public.» Marguerite Yourcenar : «Il y a certains moments de notre existence où nous sommes, de façon inexplicable et presque terrifiante, ce que nous deviendrons plus tard.»
«“Quand on ne sait pas où l’on va, la vitesse à laquelle on se déplace n’a aucune importance.” Fangio aurait pu le formuler, lui qui a si souvent insisté sur l’importance de “penser” en pleine course. C’est Cees Nooteboom qui l’a écrit.»
Chaque chapitre est court, très court, comme écrit à toute vitesse, comme une nouvelle en accéléré, avec le mot de la chute. «Un livre sur Fangio, un livre autour de Fangio, doit être écrit à toute vitesse, plus encore que les autres, et pour cela, l’auteur doit faire corps avec l’histoire qu’il souhaite raconter.» C’est vrai pour la version française qui n’a pas été traduite, comme d’habitude, par Jean-Marie Saint-Lu. Une première version du livre a été éditée en Espagne puis Eduardo Berti l’a réécrit en français à la vitesse d’un traducteur en changeant un peu la structure, dont il s’est ensuite inspiré pour l’édition espagnole en Argentine. Voici donc un livre dont il existe trois versions un peu différentes. Reste à les comparer pour savoir s’il s’agit d’un «sosie du texte original», pour reprendre une expression d’Alberto Manguel dans son livre sur la traduction, L’envers de la tapisserie (Actes Sud, 2025). Ou d’un jumeau dizygote ? ou d’une facétie de Pierre Ménard ? Rappelons que si Eduardo Berti vit à Bordeaux depuis des années, membre de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) depuis 2914, il est né en Argentine en 1964, donc nourri aux Fictions et autres labyrinthes de Borges.

À paraître : Eliseo Alegre ou le footballeur malgré lui (La Contre Allée, avril 2026).
À Poitiers
«Des mots pour réparer», sortie de résidence de médecine narrative à l’Espace Mendès France le 27 février à 18h30. Avec Céline Agniel, mise en voix de textes issus des ateliers d’écriture menés par Eduardo Berti au centre de psychotraumatologie du centre hospitalier Laborit.
Articles d’Eduardo Berti publiés dans L’Actualité Nouvelle-Aquitaine : «Hôtel, doux hôtel» (n° 134), «Les deux rives» (n° 136).
Un faussaire original. Musée des Beaux-Arts d’Agen, Atlantique & L’Escampette, coll. «Curiosités», 2024.
Les pieds des photographes. Neuf photographes en Nouvelle-Aquitaine, ouvrage collectif, Atlantique & Le temps qu’il fait, 2022.













