Confinement d’un procrastinateur

Vrac... Photo JLT

Par Mael Le Duff

Jour 1 du confinement

Neuf heures du matin, je suis réveillé par un bruit d’aspirateur. Lors d’une allocution du président Macron, le confinement a été annoncé, et il commence dès aujourd’hui. Je suis rentré chez mes parents depuis dimanche soir. Je me suis dit que l’épreuve serait plus facile à vivre en terre bretonne, avec ma famille. Mes sœurs sont là également. Je ne sais pas encore si le confinement va durer, mais cette liberté soudaine offerte par l’arrêt des cours me donne des idées, car il faudra bien s’occuper durant tout ce temps. Cela pourrait être l’occasion de me remettre à la lecture, à la musique, au sport. Je décide donc de faire une liste de projets à réaliser.

Jour 2

Un peu de fatigue aujourd’hui, je m’octroie une journée de repos avant de me lancer dans la réalisation de mes projets. Autrement dit, je passe la journée devant l’écran, le casque sur les oreilles, coupé du monde.

Jour 8

Cela fait déjà une semaine, et aucun de mes grands projets n’a été initié. En revanche, à la suite d’une exploration périlleuse dans les tréfonds de YouTube, je viens de tomber sur un documentaire passionnant portant sur les fourmis. Vous saviez que certaines pouvaient vivre plus de vingt ans ?

Je trouve ça dingue. Je me rappelle que j’ai moi aussi plus de vingt ans, et qu’il serait peut-être temps d’arrêter de flâner sur le net pour vaquer à des occupations plus constructives.

Jour 11

Nous sommes un vendredi soir et j’ai rendez-vous avec mes amis proches (dont l’anonymat sera respecté ici) pour un visio-apéro. Après le repas, je me précipite dehors, sous le carport, avec diverses provisions pour la soirée. Pack de bières fraîches et paquet de cigarettes sous le coude, je m’installe confortablement et répond à l’appel de groupe lancé par Ami n °1. J’ai un peu de retard, Ami n °2, Ami n °3 et Ami n °4 sont déjà présents. On commence à se raconter nos péripéties respectives depuis le 17 mars. Ami n °2 nous parle de ses déboires avec Concubine d’Ami n °2, puis Ami n °4 enchaîne avec des anecdotes sur son quotidien de confiné. Très vite, Ami n °5, Ami n °6 et Ami n °7 nous rejoignent, la conversation s’anime et s’éparpille. Malgré la cacophonie ambiante, la bonne humeur règne. Alors que la nuit avance et que le tas de bières vides s’agrandit, les différents protagonistes s’en vont au compte-gouttes. On se promet de faire un visio-apéro toutes les semaines. La soirée se termine tard et je regagne ma chambre en prenant soin de ne pas cogner les murs.

Jour 15

Alleluia, je viens de faire du sport. Malgré mon laisser-aller manifeste concernant les grands projets à réaliser pendant le confinement, j’ai au moins entamé la mission «Retrouver une condition physique décente». C’est peut-être le premier pas vers la renaissance de ma motivation et la réalisation de mes projets, aujourd’hui le sport, demain la musique, et ensuite la lecture ? Je m’empresse de poser une guitare sèche dans un coin de ma chambre et de disposer divers ouvrages dans toute la maison pour m’inciter à remplir mes objectifs. On fera un premier bilan dans une semaine. J’ai hâte de voir tout ce que j’aurai accompli.

Jour 23

Grosse désillusion. Je n’ai rien fait de toute la semaine.

Jour indéterminé

Nouvel apéro-visio. Seuls Ami n °2, Ami °4, et Ami n °5 sont disponibles. La communication est nettement plus aisée qu’habituellement. C’est l’occasion d’aborder des sujets plus sérieux et personnels avec Ami n °5 qui vit son confinement en exil dans le Sud. La soirée se poursuit avec des jeux d’alcool, des discussions constructives, d’autres jeux d’alcool, des discussions moins constructives et encore des jeux d’alcool. Bientôt, il ne reste plus que moi et Ami n °4, qui profite de son ivresse pour déballer toutes ses obsessions jusqu’alors enfouies dans un coin de sa tête. C’est drôle, avec ce gars, plus les paroles sont confuses et plus le fond de sa pensée est clair. Quand l’appel se termine, je remonte en repensant à mes fameux grands projets laissés à l’abandon. Je me demande si j’aurai encore le temps de les mettre en route.

Jour indéterminé

Aïe. Je me réveille avec la gueule de bois. J’entrouvre mes paupières avec difficulté, avant de jeter un œil à mon réveil. Il est déjà quatorze heures du matin. J’ai l’impression d’avoir dormi la tête écrasée sous un sac de plomb, lui-même écrasé sous un autre sac de plomb. Je parviens à traîner ce qui reste de mon corps jusqu’à la cuisine dans le but de satisfaire mes besoins alimentaires. La télévision est allumée, un énième débat sur le coronavirus/le port du masque/l’hydroxychloroquine est animé par des types en costard, qui se livrent à une spectaculaire démonstration de démagogie et de mauvaise foi. Lassé, je remonte rapidement et je passe le reste de la journée à fainéanter sur le canapé.

Jour Nuit indéterminée 

Il est environ quatre heures. Je n’arrive plus à me caler sur un rythme adapté à la vie en société, et mon instinct d’animal nocturne a repris le dessus. Je crois que j’ai complètement perdu la notion du temps, je me sens complètement déconnecté du monde et de ses problèmes. J’enchaîne simplement les écoutes d’albums dans l’espoir de trouver le sommeil.

Nuit indéterminée, bis repetita

Cela fait un moment que je n’ai pas vu la lumière du jour. Je crois que j’ai laissé le désordre prendre une place trop importante dans mon mode de vie ces derniers jours (ou semaines ? mois ? années ?). Il est grand temps que le déconfinement arrive, je deviens de moins en moins civilisé. La reprise risque d’être difficile.

Jour 1 du déconfinement 

Neuf heures du matin. Je suis réveillé par les piaillements des oiseaux. Lors d’une allocution du président Macron, le déconfinement a été annoncé, et il commence dès aujourd’hui. Je mets le pied en dehors de l’enceinte de ma maison et redécouvre le monde extérieur. Dans la clairière derrière chez moi, quelques chevreuils gambadent allègrement sous le soleil de mai. Le monde a vraisemblablement continué d’exister sans nous pendant le confinement, et la nature a repris ses droits. Les cours ne vont pas reprendre, ce sont donc des vacances anticipées qui s’annoncent pour moi. Je vais bénéficier de beaucoup de temps libre, ce serait bien d’en profiter. Je devrais peut-être faire une liste de projets à réaliser.

Mael Le Duff est étudiant en master 2 microbiologie et immunologie, à l’université de Poitiers.
Cet article a été rédigé dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique (UE Médiation scientifique).

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1 Comments

  1. Très prenant !

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